Hommage

Gilbert Simondon : abécédaire d’un penseur de plus en plus influent

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Gilbert Simondon : abécédaire d’un penseur de plus en plus influent

Gilbert Simondon. © via gilbert.simondon.fr

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Il aurait eu 100 ans cette année. Gilbert Simondon est un philosophe dont l’influence est croissante depuis sa disparition en 1989. Mais les écrits de ce grand penseur de la technique sont souvent exigeants. Pour vous aider à comprendre ses idées, nous vous proposons un abécédaire de ses grands concepts.


Il y a cent ans, le 2 octobre 1924, naissait Gilbert Simondon, disparu en 1989. Figure discrète du paysage philosophique français, il connaît depuis quelques années un regain d’intérêt en tant que penseur attentif et enthousiaste de la technique. Il lui a d’ailleurs consacré un ouvrage à part entière, Du mode d’existence des objets techniques (Aubier, 1958). Mais cette thématique s’inscrit dans une réflexion beaucoup plus large qui lui donne sens et constitue la toile de fond de l’œuvre du philosophe : le problème de l’individuation, développé dans un langage souvent complexe, truffé de néologismes étranges, dans L’Individuation à la lumière des notions de forme et d’information (sa thèse d’État publiée en 2005 chez Jérôme Million). 

Pour y voir plus clair, nous vous proposons un lexique suivant le déploiement de sa pensée. De l’individuation à la transduction, en passant par le transindividuel, l’angoisse, le milieu ou la mort, voici les catégories inventées ou réinventées d’un vrai penseur. Accrochez-vous ! C’est exigeant, mais, au final, éclairant ! 


ÊTRE

Au point de départ, pour Simondon, une confusion millénaire, aussi ancienne peut-être que la philosophie : l’être se dit en deux sens distincts, pourtant rabattus l’un sur l’autre. D’un côté, « l’être est en tant qu’il est »   de l’autre, « l’être est l’être en tant qu’il est individué », qu’il apparaît comme une multiplicité d’individus. C’est ce second sens qui a dominé. L’être est toujours appréhendé à partir de l’individu, c’est-à-dire à travers les catégories de l’un, de l’identité, etc.


INDIVIDUATION

Ce parti pris laisse de côté le processus d’individuation d’où il émerge pour ne retenir que l’individu. C’est le cas dans deux grandes traditions philosophiques qu’identifie Simondon. Dans l’atomisme, tout part de l’atome qui est déjà une substance individuée, close sur elle-même ; les autres individus sont simplement engendrés par l’agglomération de ces individus premiers. Dans l’hylémorphisme, qui fait de l’individu le produit d’une matière et d’une forme préexistantes, la compréhension est plus subtile, mais tout aussi problématique : « À partir de l’individu constitué et donné, on s’efforce de remonter aux conditions de son existence », à son principe, qui se donne sur le mode de l’unité, de l’identité. Contre ce tropisme, il faut donc « chercher à connaître l’individu à travers l’individuation plutôt que l’individuation à partir de l’individu », car « l’individuation est un événement et une opération au sein d’une réalité plus riche que l’individu qui en résulte ».


PRÉINDIVIDUEL/SYSTÈME MÉTASTABLE/DÉPHASAGE

Pour ce faire, il faut remonter à l’« être préindividuel ». C’est la puissance de mutation où s’enracine le devenir : plus qu’un, il est « réparti selon plusieurs ordres de grandeur », selon « plusieurs échelles de réalité » hétérogènes dont l’écart et la tension créent des « potentiels » de transformation. L’être préindividuel forme en ce sens un « système » qui, par-delà le partage du stable et de l’instable, peut être dit « métastable » : un équilibre toujours au bord d’une reconfiguration, d’un « déphasage ».


RÉSOLUTION

C’est ici qu’entre en scène l’individuation. Elle est une modalité de déphasage. Simondon la présente comme un processus de « résolution » de certaines tensions du système métastable : « L’individuation doit […] être considérée comme résolution partielle et relative qui se manifeste dans un système recélant des potentiels et renfermant une certaine incompatibilité par rapport à lui-même, incompatibilité faite de forces de tension aussi bien que d’impossibilité d’une interaction entre termes extrêmes des dimensions. » Un exemple facile à comprendre, celui de la plante. Qu’est-ce qu’un végétal ? Un individu qui fait « communiquer un ordre de grandeur cosmique (par exemple, l’énergie lumineuse solaire) et un ordre de grandeur infra-moléculaire » (les particules minérales). L’individuation du végétal est l’intégration de ces deux dimensions dans une dimension nouvelle, inédite, imprévisible – dans un « ordre intermédiaire », à la croisée des forces énergétiques « interélémentaires » et du substrat « intra-élémentaire ». « Un végétal institue une médiation entre un ordre cosmique et un ordre infra-moléculaire, classant et répartissant les espèces chimiques contenues dans le sol et dans l’atmosphère au moyen de l’énergie lumineuse reçue dans la photosynthèse. Il est un nœud interélémentaire [qui] fait un travail intra-élémentaire. » L’individu est une interface. Sa « structure », sa « forme », établit une « résonance interne », une « communication active ». De ce point de vue, ce n’est pas l’individu qui s’individue mais plutôt le système. « Le principe d’individuation, au sens strict du terme, est le système complet dans lequel s’opère la genèse de l’individu. […] C’est le système complet qui engendre et il engendre parce qu’il est un système d’actualisation d’énergie potentielle ». 


TEMPS

L’individuation met toujours en jeu une temporalisation de l’être, parce qu’elle exige l’effectuation concrète d’un processus dont l’issue n’est pas donnée pas a priori. « La temporalité, en tant qu’elle exprime ou constitue le modèle le plus parfait de l’asymétrie (le présent n’est pas symétrique du passé, parce que le sens de parcours est irréversible) se trouve nécessaire à l’existence de l’individu. Peut-être d’ailleurs y a-t-il réversibilité parfaite entre individuation et temporalité. […] L’identité de l’être vivant est faite de sa temporalité. » 

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