Édito

Gilles Deleuze, ligne de fuite : l'édito de Sven Ortoli

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Cet article est issu du Hors-série n°63 de Philosophie magazine « Gilles Deleuze. L’homme aux mille concepts », en kiosque le 04 décembre 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Lire Mille Plateaux, c’est comme se promener dans le maquis corse. La première fois, on se perd. La seconde aussi. Mais parfois, égratigné, suant, maugréant, maudissant, au détour d’un sentier, drapé dans les parfums du ciste, du myrte et du lentisque, on découvre la mer. Et tout est beau. Deleuze est un maquis : vert sombre et bleu électrique, opaque et lumineux. D’ailleurs, il philosophe de cette façon, en jouant des couples – actuel/virtuel, État/nomade, capitalisme/schizophrénie – pour fabriquer des concepts : « En philosophie, c’est comme dans un roman. On doit se demander : “Qu’est-ce qui va arriver ?” “Qu’est-ce qui s’est passé ?” Seulement les personnages sont des concepts, et les milieux, les paysages sont des espaces-temps. » La philo, ajoute-t-il, c’est un hybride entre polar et science-fiction : le fait est qu’avec lui, on n’est jamais loin de ce mélange où le concept devenu détective s’aventure dans un « monde fictif, étrange, étranger, vu par d’autres créatures ; mais aussi le pressentiment que ce monde est déjà le nôtre, et ces autres créatures, nous mêmes ». Étrange et familier, voilà Deleuze, le sourire bienveillant et la voix singulière – il faut écouter l’un ou l’autre de ses cours pour en saisir le charme et la rocailleuse et hypnotique bonhomie. Voilà le professeur charismatique qui adorait enseigner et faire cours sur « ce qu’on cherche et pas sur ce qu’on sait ». Toujours en recherche, toujours en devenir, Deleuze, le philosophe du rhizome, des machines désirantes, de la déterritorialisation et de la nomadologie est avant tout un homme qui exsude l’envie de vivre. Il le dit à sa manière déroutante : « On écrit toujours pour donner la vie... pour tracer les lignes de fuite. Pour cela, il faut que le langage ne soit pas homogène, mais un déséquilibre, toujours hétérogène : le style creuse des différences de potentiels entre lesquelles quelque chose peut passer, un éclair... va sortir du langage même. » Vraiment, il déroute.