Grand entretien
Gilles Lipovetsky : “À notre époque hypermoderne, il n’existe plus de limite infranchissable”
Gilles Lipovetsky. © Ed Alcock/Myop
Cet article est réservé aux abonnés.
Retour des empires, développement accéléré de l’intelligence artificielle, triomphe de l’individualisme… L’humanité semble vouloir s’affranchir de toutes limites et faire entrer le monde dans une nouvelle ère. Dans son nouveau livre L’Odyssée de la surpuissance (Odile Jacob), Gilles Lipovetsky se propose d’analyser cette mutation à l’aide d’un concept nouveau : celui de surpuissance. Il nous l’explique dans cet entretien.
Dans votre livre L’Odyssée de la surpuissance, vous introduisez la notion de surpuissance à un moment où les empires s’affirment au détriment de la limitation que représente le droit. Est-ce que la surpuissance est d’abord politique ?
Gilles Lipovetsky : Nous sommes entrés dans la civilisation de la surpuissance, mais, dans ce cadre, le politique ne représente que l’un des aspects de la surpuissance contemporaine. Or celle-ci est foncièrement globale et s’affirme aujourd’hui à travers quatre pôles : les technosciences, le capitalisme néolibéral planétaire, l’hyperindividualisme et les relations géopolitiques. L’idée de surpuissance accompagne l’histoire de l’humanité. Longtemps, elle a relevé du sacré et du politique. Elle naît il y a au moins cinq mille ans, avec les religions polythéistes et monothéistes, et s’est déployée également à travers les grands empires : la surpuissance est alors de type théologico-politique. Puis une première rupture survient avec la civilisation moderne et la naissance de la démocratie, qui repose sur une logique de surpuissance politique sécularisée, puisque c’est la société qui se donne à elle-même ses propres lois. Les totalitarismes ont aussi incarné au XXe siècle une figure majeure de la surpuissance politique moderne, le politique étant l’instance qui dirige en maître absolu et dans une terreur effroyable le tout collectif. Après la Seconde Guerre mondiale, une nouvelle phase historique se met en place, que j’appelle hypermoderne. Ici, la surpuissance n’est plus seulement politique, mais métapolitique, supra- ou infrapolitique. Les technosciences en témoignent, avec la conquête de l’espace, les nanotechnologies, les biotechnologies, l’IA. L’univers hypertechnologique incarne au plus haut point la dynamique de la surpuissance : accès à l’infiniment grand et à l’infiniment petit, franchissement des seuils du possible, puissance de calcul vertigineuse.
“La surpuissance technoscientifique apparaît comme la conquête des infinis, le défi lancé à toutes les barrières”
La surpuissance technoscientifique apparaît comme la conquête des infinis, le défi lancé à toutes les barrières. Désormais toute borne est perçue non comme un repère à préserver, mais comme un obstacle à franchir, un défi à surmonter. En parallèle l’économie capitaliste s’est étendue à la planète entière, transformant toute réalité et tout désir en marchandise, refaçonnant de part en part les structures du quotidien, redéfinissant la manière dont les individus consomment, communiquent, voyagent, travaillent et même pensent : une puissance colossale qui, portée par des méga-entreprises dont les capitalisations boursières dépassent le PIB de nombreux États, a révolutionné de fond en comble les modes de vie de tous. Mais on voit aussi bien triompher un individualisme de surpuissance marqué par le refus ou l’effacement de toutes les limites, la revendication du droit de tout choisir : son identité de genre, son apparence corporelle, la manière de mettre au monde un enfant, le mode de procréation, le moment de sa mort. En témoignent les mouvements LGBTQI+, le droit de changer d’état civil, de prénom et de sexe, les revendications queer qui remettent en cause les normes dichotomiques du genre et de la sexualité, ou encore la PMA et la GPA, mais aussi les sports extrêmes, le dopage, le body-building, la chirurgie esthétique. Contrairement aux civilisations précédentes où l’ordre de Dieu représentait une limite absolue, il n’y a plus, dans l’hypermodernité, de limite posée comme étant infranchissable. Aujourd’hui, la surpuissance peut être définie comme la conquête de l’illimité dans tous les domaines. « No Limit » apparaît comme la devise de la civilisation de surpuissance. L’hypermodernité, ce n’est pas l’effacement des grandes finalités idéologiques, mais l’avènement d’un régime global de la puissance, l’hyperbolisation des dispositifs et de l’esprit de puissance s’appliquant aux secteurs clés de nos sociétés.