La lettre du jeudi
Gourous, quels monstres êtes-vous ?
Marion Barbeau et Pierre Niney dans Gourou (Yann Gozlan, 2026). © StudioCanal
« Hier, je suis allée voir Gourou. Ce film immersif dans le milieu des “coachs toxiques” offre un portrait très complet de ces prophètes des temps modernes : des êtres hybrides, à la fois vampires et marchands d’émotion.
Voici donc les quatre visages des gourous modernes.
1) Des marchands d’émotion
Le gourou du XXIe siècle, c’est d’abord le coach en développement personnel qui défend un discours ultralibéral fondé sur la toute-puissance du vouloir individuel. Tel est le métier du héros du film, “Coach Matt” (incarné par Pierre Niney), dont le slogan “ce que tu veux, c’est ce que tu es” consiste à faire de chacun le héros de sa vie, indépendamment des conditions socio-économiques et psychologiques dans lesquelles il se trouve. Cette maxime est accompagnée de considérations pseudo-biologiques selon lesquelles chacun doit “lutter contre son système reptilien” ou “reprogrammer son cerveau”. Comme l’indique Eva Illouz dans son essai Les Marchandises émotionnelles (Premier Parallèle, 2019), le but du développement personnel est en l’occurrence de “produire une plus-value émotionnelle, d’aider le moi à éliminer ou du moins réguler ses émotions négatives, de produire plus d’émotions positives que d’ordinaire”. Bref, le coach se pique à la fois de vendre de l’espoir, de restaurer l’individu et d’effacer la tristesse : propositions aussi dangereuses qu’irréalistes, particulièrement face à des sujets dépressifs ou traumatisés.
2) Des êtres électriques
En plus d’être un coach, le gourou moderne est aussi un influenceur, un professionnel des réseaux sociaux, idolâtré par toute une communauté virtuelle. Si son mode de vie peut paraître austère et teinté d’hygiénisme (pas d’alcool, des bains de glaçons, de la musculation tous les jours), ce qu’il vise n’est pas l’apaisement ou la sérénité mais l’intensité, la puissance. Le coach-influenceur cherche à pousser les curseurs des sensations et des émotions. Ce type de personnalité correspond aussi à la figure de “l’homme électrique” forgée par Tristan Garcia, à savoir : “Un sujet héroïque, susceptible d’endurer un monde de différences, de variations, de flux, de décharges d’énergie et de jeux de forces” (La Vie intense, Autrement, 2016). Une intensité représentée dans le film à travers un rythme frénétique, ponctué de flashs et de musiques exaltées et angoissantes qui donnent le tournis et envoûtent l’auditoire. Dans ce décor, les influenceurs toxiques apparaissent comme les archétypes d’une hypermodernité de plus en plus électrisée et de plus en plus malade.
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3) Des créatures mythologiques
Comme le montre très bien le film, le gourou n’est pas seulement une créature du XXIe siècle. Ces personnalités charismatiques viennent aussi puiser leur inspiration dans des figures beaucoup plus anciennes : celle du prophète ou du personnage antique. “Coach Matt”, qui se prend presque pour Jésus Christ, est également pris dans une lutte fratricide digne d’une tragédie grecque. Le monde chaotique et sanglant du gourou des temps modernes est à ce titre semblable à celui des héros mythologiques décrit par l’historien Jean-Pierre Vernant : un univers livré “au désordre, à la violence et à la mort” et hanté par le règne “de la pure hubris” (Mythe et pensée chez les Grecs, 1965). Face à son public, le gourou exalté remue un chaudron de souffrances et de blessures vieilles comme le monde : la violence indicible de la famille, la terreur de l’abandon mais aussi le désir viscéral d’être aimé et réparé.
4) Des vampires
De même, le gourou n’est pas un être purement virtuel. Pour exercer son magnétisme, il a besoin de contact humain réel, de “chair fraîche”. “Coach Matt” regarde les gens dans les yeux, les touche, les interpelle par leur prénom pour qu’ils se sentent exceptionnels. Les gros plans sur son visage, transpirant et enflammé, soulignent à quel point l’engagement corporel est déterminant dans la mécanique de l’emprise. Dans un univers de plus en plus digitalisé, le gourou de 2026 capitalise sur une économie de l’expérience réelle, de la co-présence et du face à face. Sur scène, il se nourrit de l’énergie des autres pour déployer la sienne. La dimension vampirique de ces personnalités est brillamment décrite dans le portrait que fait l’écrivain et anthropologue Elias Canetti de l’homme de lettres Karl Kraus, qu’il présente comme quelqu’un capable de dominer une salle entière par sa voix “incisive et vibrante”. Grâce à son charisme amplifié par les techniques de la modernité, le gourou 2.0 est capable d’exercer une emprise absolue sur un individu, résumée par une autre formule glaçante de Canetti dans Histoire d’une vie (t.I) : “Sur un froncement de ses sourcils, j’aurais rompu avec mon meilleur ami. Sur un signe, je me serais jeté au feu pour lui.” »
Gourou, de Yann Gozlan, avec Pierre Niney, Marion Barbeau, Anthony Bajon et Christophe Montenez, est actuellement au cinéma.