Guerres au Proche-Orient

Guerre : une attaque préventive est-elle légitime ?

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Guerre : une attaque préventive est-elle légitime ?

Téhéran (Iran), le 23 juin 2025. De la fumée s’élève alors qu’Israël vise la tristement célèbre prison d’Evin, au nord de la capitale iranienne. © Nikan/Middle East Images/AFP

Une guerre peut-elle être déclenchée « légitimement » par celui qui attaque ? En guerre en effet, les assaillants prétendent (presque) systématiquement se défendre… même quand ils attaquent les premiers. Mais peut-on juger les récents bombardements de l’Iran par les États-Unis de la même manière que, par exemple, l’invasion de l’Ukraine par la Russie ?


 

Attaquer l’ennemi avant qu’il ne le fasse ? L’idée n’est pas neuve. « Le renforcement par un voisin de ses moyens militaires peut être vécu comme une menace et expliquer qu’on anticipe une attaque ressentie comme “hautement prévisible” », note Frédéric Gros. L’idée est alors de prendre de court l’ennemi (ou du moins, le pays qu’on suspecte d’être hostile), en lançant le premier l’offensive. On distingue en général, dans ces attaques d’anticipation, l’attaque pré-emptive, en réaction à une opération de l’adversaire jugée imminente, et l’attaque préventive qui, anticipant un avenir à plus long terme, s’efforce d’empêcher un pays de se renforcer militairement, afin d’éviter qu’il ne soit en mesure d’engager un assaut à moyen terme. Dans un cas comme dans l'autre, quelque chose comme une inversion des causes et des conséquences se met en place : l'anticipation d'une agression qui devrait constituer le mobile d'une réponse devient déclencheur.

Si l’on saisit la logique de l’attaque préventive, elle n’en pose pas moins de nombreuses questions. Est-il vraiment légitime d’attaquer un pays qui, même s’il se renforce, n’est pas encore en train de préparer une opération d’agression ? Personne ne connaît l’avenir. Le renforcement des capacités par un pays qu’un autre ressent comme une menace n’est parfois qu’une manière pour le premier de dissuader, donc de se prémunir contre le risque d’attaque du second. L’« action réciproque » des puissances en tension, comme le dit René Girard dans Achever Clausewitz, peut avoir des effets désastreux – et précipiter un affrontement qui aurait pu autrement ne pas avoir lieu. Les deux adversaires sont pris dans une spirale : un rival peut décider de me frapper le premier en anticipant que je l’attaque, et moi-même anticipant son offensive contre ce qu’il présume être mes mauvaises intentions, je me prépare à lui couper l’herbe sous le pied… Or peut-être mon rival n’avait-il pas, en fait, vraiment l’intention de m’attaquer : mais le fait que j’ai cru qu’il allait le faire, et que j’ai agi en conséquence, risque de provoquer le conflit que j’espérais éviter.

Si vis bellum… para bellum ?

Difficile de légitimer l’attaque préventive, au vu de ces apories. La plupart des théoriciens de la guerre juste rejettent d’ailleurs cette notion. Ainsi, chez Kant :

“Si une puissance s’est rendue formidable par ses accroissements, peut-on admettre qu’elle voudra opprimer les autres par cela seul qu’elle le peut, et les puissances de second ordre sont-elles pour cela seul en droit de se liguer pour l’attaquer, même avant d’avoir reçu aucune offense ? Un État qui professerait ouvertement cette maxime ne ferait qu’empirer le mal au lieu de l’étouffer. Car la puissance supérieure prendrait les devants […] Cette maxime de politique rendue notoire se retire donc nécessairement à elle-même toute efficacité, par conséquent elle est injuste”

Emmanuel Kant, Vers la paix perpétuelle (1795)

Selon le juriste français Louis Le Fur (1870-1943), l’argument de Kant est en fait plus ambigu qu’il n’y paraît : en ce qui concerne la guerre préventive, Kant « n’en admet la légitimité qu’à la condition que ce principe ne soit pas professé publiquement », dès lors que l’on observe non seulement « des préparatifs d’attaque » mais « le simple accroissement de force des États voisins » (Guerre juste et juste paix, 1920). Ce qui ne peut être justifié pour Kant, selon Le Fur, ce n’est pas la guerre préventive elle-même mais le fait de « rendre notoire » la volonté d’attaquer préventivement, car s’enclenche alors la spirale de la violence.

La condamnation de la guerre préventive est plus intransigeante chez le juriste Hugo Grotius (1583-1645) :

“Que la possibilité d’être attaqués nous donne le droit d’être agresseurs, c’est contraire à tout principe d’équité. L’existence humaine est telle que jamais nous ne sommes assurés d’une complète sécurité. […] C’est à des précautions inoffensives, et non à la force qu’il faut demander une protection contre les craintes incertaines […] Cette crainte d’une chose incertaine ne peut donner de droit à accomplir des actes de violence”

Hugo Grotius, Le Droit de la guerre et de la paix (1625)

Se préparer, défensivement, à une possible attaque est justifié. Attaquer pour éviter de l’être ne l’est pas.

Étude de cas : ce que Bertrand Russell préconisait face à l’URSS

Que vaut pourtant cet argument dès lors qu’une arme – comme la bombe atomique – risque de ruiner le sens même d’une défense ? Quand celui qui attaque le premier, muni de l’arme suprême, risque de l’emporter d’une seule et terrible frappe meurtrière ? L’arme atomique a changé la donne. Bertrand Russell (1872-1970) s’est posé la question en 1948, à une époque où seuls les États-Unis possédaient la bombe mais où l’URSS était tout proche de l’obtenir. Le 20 novembre de cette année-là, le philosophe intervient à la New Commonwealth Schools Conference, à la Westminster School, devant 400 étudiants. Le lendemain, un article du journal britannique The Observer résume son propos d’une formule choc : « Soit nous devons faire la guerre à l’URSS avant qu’elle n’ait la bombe atomique, soit nous devrons nous coucher et la laisser nous gouverner. »

Russell se défendra de ce résumé à ses yeux caricatural, qu’il qualifiera de « mensonge » : « L’histoire selon laquelle j’aurais soutenu une guerre préventive contre la Russie est une invention communiste. » En l’absence de rapport exact de la conférence et de la discussion qui s’est ensuivie, il faut se tourner vers d’autres témoins. Alors présent dans l’auditoire parmi les jeunes, l’homme politique britannique Nigel Lawson raconte :

“Sa thèse, je m’en souviens, était à peu près la suivante : […] Le nombre de guerres diminue régulièrement, à mesure que le nombre de pays, d’empires ou de blocs dans le monde diminue, puisque après chaque guerre, le vainqueur absorbe le vaincu. C’est pourquoi la guerre ne prendra fin que lorsqu’il ne restera plus qu’un seul bloc ou centre de pouvoir. À l’heure actuelle […] nous n’avons plus que deux acteurs, l’Est et l’Ouest, de sorte qu’il n’y a plus qu’une seule guerre à venir. Mais la Russie aura bientôt la bombe atomique, ce qui signifie que la guerre qui devait mettre fin aux guerres deviendrait alors le plus grand désastre que le monde ait connu. C’est pourquoi nous devons opter pour une attaque rapide et miséricordieuse maintenant, pendant que nous avons la bombe et que la Russie ne l’a pas”

Nigel Lawson, à propos de la conférence de 1948 par Bertrand Russell (in : The Spectator, édition du 13 février 1970)

Étonnant de la part d’un philosophe connu pour son pacifisme. Le raisonnement est cependant assez caractéristique de la morale utilitariste que Russell a défendue toute sa vie. Des années plus tard, Lawson répétera les choses encore plus clairement : « Russell préconisait une frappe nucléaire préventive pour des raisons purement humanitaires. […] Le seul moyen sûr d’empêcher un Armageddon [nucléaire], concluait-il avec une logique implacable, était que l’Amérique lance une attaque nucléaire contre l’Union soviétique avant qu’elle n’acquière la bombe : après cela, il serait trop tard. » En cas de guerre préventive, les pays occidentaux, fort du monopole menaçant de la bombe américaine, l’auraient emporté facilement, à moindre coût humain – prévenant ce faisant la possibilité d’un conflit mondial autrement plus meurtrier.

Ce compte-rendu de Lawson a été remis en cause par Nicholas Griffin, l’éditeur des Selected Letters of Bertrand Russell (Routledge, 2002). « Je n’admets certainement pas que Bertrand Russell ait préconisé “une attaque préventive précoce contre l’Union soviétique” », encore moins une attaque nucléaire. L’enjeu, pour Russell, était de garantir la régulation internationale de l’atome (le plan Baruch) afin d’éviter un cataclysme mondial. Or, à l’époque, dira Russell dans un entretien de 1959, « les armes nucléaires n’existaient que d’un seul côté, et il y avait donc de bonnes chances que les Russes cèdent » et renoncent à leurs projets nucléaires. Pour Griffin, Russell comptait surtout sur la « politique occidentale d’endiguement depuis une position de force » et sur la possibilité réelle de forcer les Soviétiques à renoncer à leur programme atomique.

Mais si la Russie résistait ? Contraindre la Russie à accepter la régulation internationale de l’atome exigeait, dira Russell, que « les démocraties soient prêtes à faire usage de la force » : « Vous ne pouvez pas menacer si vous n’êtes pas prêts à montrer vos cartes. ». Russell ajoute dans l’article « International Government » (1948) : « Si le monde entier, en dehors de la Russie, insistait sur le contrôle international de l’énergie atomique au point d’entrer en guerre sur cette question, il est très probable que le gouvernement soviétique céderait sur ce point. » Selon Griffin, une attaque préventive n’aurait pour autant été justifiée que « si la politique agressive actuelle de la Russie était maintenue », et si toutes les autres options avaient été épuisées. L’horizon de la guerre préventive demeurait un dernier recours éloigné. Pour Lawson au contraire, dans la situation de 1948, « il était clair que nous ne pouvions pas simplement attendre de voir ce qu’il se passe, car cela aurait donné aux Russes le temps de se doter de leur propre bombe atomique ». Difficile de dire exactement ce que préconisait Russell. Une chose est sûre, l’idée d’attaque préventive pour éviter l’émergence d’une nouvelle puissance nucléaire résonne plus que jamais avec l’actualité.