La lettre du mercredi

Habemus papa : peut-on vraiment vivre sans Dieu, ni maître, ni (saint) père ?

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Habemus papa : peut-on vraiment vivre sans Dieu, ni maître, ni (saint) père ?

Le pape François en avril 2015. ©AGF editorial/Sipa

« Je me suis souvenu d’une anecdote, en voyant les hommages rendus au pape François. J’ai assisté autrefois à un dialogue qui promettait d’être philosophique entre un psychanalyste et un historien… jusqu’à ce que ce dernier, furieux, lance un livre à la face de son interlocuteur et lui ordonne de quitter son bureau. Il avait été piqué au vif…

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… Par un sarcasme ! De mémoire, le psychanalyste avait lancé, en substance : “Votre croyance est celle d’un petit enfant qui recherche un gentil papa.” Son interlocuteur était effectivement un penseur chrétien et lui un athée ironique. Rétrospectivement, cette provocation était peu charitable et surtout assez vaine, puisqu’elle avait mis fin à toute conversation. Mais le persifleur avait-il complètement tort ? Certes, il aurait pu mettre les formes. Reste qu’étymologiquement, et c’est pourquoi j’y pense, le pape est un “papa”. Issu du grec “pappa”, ce terme infantile désigne le père, selon le linguiste Alain Rey, et il est appliqué par affection aux évêques avant de l’être exclusivement à celui de Rome – c’est-à-dire au souverain pontife. C’est ainsi que les fidèles regrettent la disparition de François, comme ils viendraient saluer un père. Et “Papa Francisco”, comme l’appellent les Argentins, a finalement rejoint la “maison du Père”.

Sigmund Freud a lui-même fait de dieu un père de substitution et une manifestation de l’illusion religieuse. Dans L’Avenir d’une illusion (1927), il montre comment cette figure paternelle dotée d’un amour universel comble efficacement la détresse infantile de l’humanité, de même qu’un enfant se réfugie dans les bras rassurants du père. Il fait aussi de tous les croyants des frères. L’illusion répond donc à un désir (pas seulement à un aveuglement) : elle assure un sens à l’existence, contre son absurdité et sa violence. “Nous savons déjà que l’impression effrayante de l’impuissance infantile a éveillé le besoin de protection – protection par l’amour – auquel le père a apporté son aide ; la reconnaissance de la persistance de cette impuissance tout au long de la vie a causé l’attachement à l’existence d’un père désormais plus puissant”, relève Freud. Selon le psychanalyste, l’avancée des sciences dissipera cette illusion – une certitude démentie par les chiffres, puisque le nombre de catholiques seraient, selon le Vatican, en hausse depuis 1970, atteignant près d’1,4 milliard en 2023.

Alors, peut-on vraiment se passer du père tout-puissant, des papes et des papesses ? Freud le croit : “Je vous contredis donc quand vous déduisez ensuite que l’homme ne peut absolument pas se passer de la consolation de l’illusion religieuse, qu’il ne pourrait sans elle supporter la difficulté de la vie, la cruelle réalité. Oui, il en est incapable, l’homme à qui vous inoculez depuis l’enfance un poison si doux – ou doux-amer. Mais l’autre, celui qui a été élevé sobrement ? […] Il sera dans la même situation que l’enfant qui a quitté la maison paternelle où il était à l’aise et bien au chaud.” Selon lui, l’être humain doit sortir de “l’infantilisme” pour affronter la “vie hostile”, par une “éducation à la réalité”. Comment ? En affrontant cette angoisse à l’aide d’un autre dieu, le “dieu Logos”, celui du langage… Où le pape de la psychanalyse prêche finalement pour sa paroisse !

Trois objections peuvent lui être faites. D’abord, la discipline n’invente-t-elle pas une nouvelle figure de l’autorité paternelle à travers celle du psychanalyste ? Ensuite, Freud ne néglige-t-il pas la possibilité d’une religion sans dogme, d’une mystique qui ne soit pas incarnée par un père tout-puissant ? Enfin, ce pourrait être reconduire une illusion que de penser vivre pleinement sans attaches ni filiations, selon un idéal d’autonomie hérité des Lumières, qui a pu aboutir à une conception totalement désincarnée du sujet. Bref, peut-on vraiment vivre sans Dieu, ni maître, ni papa ? »