Grand entretien
“Harvard et le monde académique récoltent les fruits amers de la diplômanie des élites démocrates” : entretien avec Michael Sandel
Michael Sandel. ©Edoaurd Caupeil pour PM
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Les universités américaines sont sous le feu des attaques de Donald Trump. Pour Michael Sandel, professeur à Harvard et auteur notamment de La Tyrannie du mérite (trad. fr. Albin Michel, 2021), ces institutions doivent lutter pour préserver leur liberté académique. Ce qui n’empêche pas de repenser le fonctionnement et la mission d’un système universitaire en crise.
Comment voyez-vous la lutte qui oppose Harvard et le monde universitaire en général à l’administration de Donald Trump ?
Michael Sandel : La liberté académique est menacée et les universités vont devoir lutter âprement devant les tribunaux pour conserver leurs subventions et surtout leur autonomie, Donald Trump voulant avoir un droit de regard sur les programmes, le recrutement des professeurs ou encore des étudiants… Cependant, même si ce combat est victorieux, il ne sera pas suffisant. Cette crise politique de l’éducation n’est que le symptôme de l’érosion de la bonne réputation de l’enseignement supérieur ces dix dernières années. Et cette érosion est liée à ce que j’ai appelé la « tyrannie du mérite ». Je m’explique : pendant des décennies, les politiciens démocrates traditionnels n’ont pas remis en question la mondialisation néolibérale, ils ont simplement dit aux citoyens : « Si vous craignez d’être les perdants de la nouvelle économie, vous pouvez vous former, devenir plus compétitifs et améliorer votre niveau de vie. » Bill Clinton enjoignait la population à pousser les portes de l’université avec ce mantra : ce que vous gagnerez dépendra de ce que vous apprenez. Barack Obama portait le même message. L'ascension sociale était donc devenue une question de responsabilité individuelle… tout comme la pauvreté. Avec l’accroissement des inégalités, une très faible mobilité sociale et un enseignement supérieur largement fermé aux enfants de familles démunies, il n’est pas surprenant que beaucoup de travailleurs américains non-diplômés aient fini par se sentir insultés, humiliés et méprisés par les élites surdiplômées. C’était une folie de justifier un système économique où ceux qui aspirent à un travail digne et une vie décente ont pour condition nécessaire d’avoir un diplôme. Rappelons que 64 % des Américains adultes n’ont pas suivi de premier cycle universitaire. Harvard et le monde académique récoltent désormais les fruits amers de l’hubris méritocratique des élites politiques démocrates.