Dossier / ”Qu’est-ce qu’un rapport sain à l’argent ?”
Histoires sonnantes et trébuchantes
© Adrien Selbert / Agence VU
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Cet article est issu du numéro 186 de Philosophie magazine « Qu'est-ce qu’un rapport sain à l’argent ? », en kiosque le 16 janvier 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Notaires, propriétaires, héritiers, divorcés… Nos quatre témoins explicitent le rapport à la fois sentimental et conflictuel que nous entretenons avec le patrimoine. Où il est affaire de gros sous autant que de désir, de volonté de puissance, de confiance dans l’avenir et d’équité.
« Les histoires de sexe sont très liées aux histoires d’argent. S’y joue la même question de désir, qui règle le monde. » Harold en est convaincu, après avoir connu les affres du divorce et les règlements de comptes qui vont de pair. « Dans les deux cas, on parle d’ailleurs de posséder », poursuit-il. Il vit à Paris. Sa mère est française, son père anglais. Il a rencontré son ex-compagne alors qu’ils étaient étudiants. Il en brosse le portrait d’une amante très économe, là où lui se reconnaît plus volontiers dans la dépense, financière et affective. « Ma grand-mère, qui m’a élevé, était un panier percé. Ma mère aussi. Mon père même chose : il n’a jamais eu beaucoup sur son compte. Il a été un grand séducteur, marié huit fois… Nous n’avons pas hérité de sa maison quand il est mort parce qu’il nous a désavoués, ma sœur et moi, après nous avoir abandonnés enfants, sans laisser de pension. Nous avions pourtant renoué depuis… » Tout s’est passé selon le droit britannique, qui permet de déshériter ses enfants, ce que n’autorise pas le droit français. Un choix difficile à comprendre pour Harold, qui y voit « l’aboutissement d’une histoire compliquée, liée au divorce difficile » de ses parents. Lui non plus ne thésaurise pas et il a aussi connu un divorce pénible, renforçant son intuition, à savoir que les rapports à l’argent et au désir « se transmettent de génération en génération ».
Sa compagne, elle, « n’a jamais vraiment eu à travailler pour gagner sa vie ». Harold ajoute : « Après une vingtaine d’années de vie commune, nos revenus étaient sensiblement les mêmes. Mais ce qui nous différenciait, c’était le patrimoine. Sa mère lui avait donné un appartement. Puis elle a hérité d’elle, qui avait beaucoup de biens. » Ils achètent cependant un logement ensemble – « posséder un appartement reste l’ambition de beaucoup de gens, c’est normal, surtout quand on a des enfants ». Seulement, à la naissance de leur second enfant, la situation du couple s’aggrave. « Elle pensait que je la trompais et elle avait beaucoup de mal à partager ses sentiments. Mais je n’ai vraiment compris son rapport au désir et à l’argent qu’au moment du divorce. » Bien qu’à l’aise financièrement, elle a en effet « pris une célèbre avocate du barreau de Paris pour être extrêmement agressive sur les questions d’argent et pour punir le “vilain papa” qui voulait voir ses enfants ».
Que conclure de cette histoire ? Que la gestion de l’argent a une parenté avec la régulation des désirs. Il n’est pas besoin de solliciter Freud pour s’en convaincre, qui fait plus largement de la maîtrise et de l’avarice une manifestation de l’érotisme anal, de la capacité à retenir… Non, sans entrer dans des élucubrations psychanalytiques, il suffit de se rappeler que Platon, dans le Banquet, fait d’Éros le fils de Pénia (le manque) et de Poros (l’opulence). Cette figure mythologique vaut dans ce dialogue comme allégorie du savoir, qui avance contre la possession, tout contre, en n’étant jamais comblé. C’est ainsi que le désir se renouvelle : « quand on ne croit pas manquer d’une chose, on ne la désire pas », déclare le philosophe.