Exposition
Il a suffi d’un signe
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Cet article est issu du numéro 17 de Philosophie magazine « 17 - mars 2008 », en kiosque le 28 février 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La civilisation mésopotamienne a fait éclore, des siècles avant le miracle grec, une forme de réflexion philosophique liée à l’invention de l’écriture.
Les Mésopotamiens ont inventé l’écriture et la ville, établi un savant système d’irrigation et résolu des équations à plusieurs inconnues. Sumériens, Akkadiens, Assyriens et autres Araméens, les peuples qui ont exploité les terres situées entre le Tigre et l’Euphrate ont élaboré une civilisation brillante sur plus de trois mille ans. Mais comment ont-ils réfléchi sur le monde et sur l’homme ? Ont-ils philosophé ?
L’archéologue Jean Margueron fouille depuis un demi-siècle divers sites de la région et a dirigé pendant vingt-cinq ans les fouilles de Mari (en actuelle Syrie). Il dépeint une situation étonnante. Les Mésopotamiens écrivaient énormément. Dans ce corpus, dont une partie seulement a été déchiffrée, aucun traité de philosophie, ni d’ouvrage d’hydraulique ou de mathématiques. Or les outils technologiques mobilisés pour construire ces villes sont exceptionnels et nécessitent une base théorique solide. « Les habitants de Mari étaient capables de réaliser un canal à pente régulière de 120 km, ce qui présuppose la science du nivellement qu’on attribue habituellement aux Grecs », affirme l’archéologue. Les Mésopotamiens auraient donc inventé l’écriture, mais ne s’en seraient pas servis pour systématiser ni interroger leurs savoirs. À quoi servait-elle alors ? « D’abord à gérer les domaines, le commerce et l’administration », répond Jean Margueron. Les principales qualités de l’homme mésopotamien demeurent, selon lui, le pragmatisme et le sens de l’observation, bien davantage que l’esprit spéculatif ou l’élan mystique.
Jean-Jacques Glassner, chercheur au CNRS, aborde la civilisation mésopotamienne par les textes qu’il déchiffre et interprète. Il s’inscrit en faux contre cette idée. Même sans traités et sans vocabulaire spécifique, il existe une philosophie mésopotamienne. Elle s’exprime d’abord dans les mythes. Comme chez les premiers penseurs grecs, ces textes proposent une conception rationnelle de la formation et de la structure de l’Univers. Bien avant la disjonction grecque du mythe et de la philosophie, la mythologie réclame esprit d’observation et d’analyse logique. En outre, la figure du sage est très présente dans les textes mésopotamiens et dans la vie sociale. Même si la religion imprime toutes les recherches, celles-ci, comme la science divinatoire, adoptent des formes déductives – « si / alors » – donnant naissance, selon Jean-Jacques Glassner, à « une première forme de rationalité » dans notre histoire. Enfin, certains textes sont des dialogues, « débats académiques », comme la Théodicée mésopotamienne sur la justice divine. Ils constitueraient les formes originelles d’un esprit du dialogue dont Socrate et Platon feront l’essence même de la pensée philosophique.