Opéra

Le Ventre et la couronne

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Bryn Terfel et Yannick Haenel
© Eléna Bauer - Opéra national de Paris

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Rien de commun a priori entre le dernier roman de Yannick Haenel, récemment récompensé par le prix Médicis, et Falstaff, à l’affiche de l’Opéra Bastille. Quel rapport entre le héros de Tiens ferme ta couronne – auteur malchanceux d’un scénario que personne ne veut produire – et le bouffon gentilhomme vaniteux et ruiné de l’opéra de Verdi, qui finit précipité dans la Tamise ? Pourtant, il a suffi que le romancier rencontre Bryn Terfel, interprète magistral du rôle-titre, pour que se noue entre eux un dialogue à bâtons rompus au fil duquel il a été question entre autres de philosophie et de cerfs, de théâtre et de Harvey Weinstein, de poésie et de vin…

Alexandre Lacroix : Yannick, vous avez assisté à une représentation de Falstaff à l’Opéra Bastille dans laquelle Bryn interprétait le rôle-titre. Quel souvenir conservez-vous du spectacle ?

Yannick Haenel : C’était un tourbillon réjouissant. C’est un opéra où valsent toutes les identités – hommes, femmes – autour de ce personnage insaisissable qu’est Falstaff. J’en suis ressorti enchanté. Ce qui me fascine, c’est la perte de contrôle, de maîtrise des événements de Falstaff alors même qu’il demeure au centre de l’œuvre. Comment chanter la perte de contrôle ? C’est la première question que je souhaiterais poser à Bryn.

Bryn Terfel : Cette question de la perte de contrôle, du chaos, est intéressante car elle est inscrite au cœur de l’ouvrage. Le livret de Falstaff est, comme on le sait, un texte composite construit à partir d’un collage de deux pièces de Shakespeare : Henry IV et Les Joyeuses Commères de Windsor. Lors la première production de Falstaff à laquelle j’ai participé – je chantais alors le rôle de Ford – le metteur en scène Peter Stein avait d’ailleurs constitué une sorte de Bible dans laquelle il avait noté l’origine de chacune des phrases du livret. Par la suite, j’ai acheté un fac-similé de la partition manuscrite de Verdi que Ricordi avait mis en vente. En parcourant le manuscrit, on perçoit la dynamique de son écriture, les modifications qu’il a effectuées, le jeu complexe des relations tissées entre les différents protagonistes… Chanter Falstaff, c’est donc chanter ce chaos virtuose créé par Verdi et par son génial librettiste Boito. Pourtant, j’aimerais revenir sur une idée que vous avez formulée : je n’ai pas tout à fait l’impression d’être au centre de cet opéra. J’ai toujours considéré Falstaff comme une peinture flamande où chacun des personnages de cette petite société de Windsor aurait son rôle à jouer. Personnellement, j’aime à penser que l’action centrale de l’opéra est l’idylle que vivent Fenton et Nannetta, cet amour naissant, ces petits rendez-vous secrets qu’ils se fixent justement au milieu de ce chaos.

Alexandre Lacroix : Vous évoquez tous deux le chaos de l’œuvre... Bien que Falstaff soit une comédie, il présente une morale assez noire, s’achevant sur ces mots : « Tout dans le monde est une farce. » - le terme de « farce » étant ici à prendre dans son sens le plus sombre. Comme si toutes les péripéties, tous les rebondissements du spectacle avaient eu pour effet de nous révéler que le monde n’était qu’une façade qu’il faudrait abattre. Êtes-vous sensibles à cette noirceur ?

Yannick Haenel : Pour ma part, je vois le personnage de Falstaff comme un révélateur du tragique qui gouverne les rapports autour de lui – la bassesse des valets, la jalousie des hommes, la cruauté des femmes, la méchanceté collective de la société. J’ai envie de me faire l’avocat du diable et d’aimer Falstaff. Parce qu’il est à mes yeux une victime, à l’image du héros de Dostoïevski dans Le Rêve d’un homme ridicule, qui croit apporter la vérité aux habitants d’une lointaine planète quand il ne leur apporte que le désespoir…

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