« Il y a un type raciste dans ma famille, qui m’exaspère. Mais peut-on être intolérant avec l’intolérance ? »
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Cet article est issu du numéro 36 de Philosophie magazine « 36 - février 2010 », en kiosque le 21 janvier 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Sabine Sixous
Cet homme ne supporte pas les étrangers. Vous, vous ne le supportez pas. Alors, vous êtes frères en incapacité à supporter ce qui vous dérange : vous vous ressemblez. Mais ne pas supporter les étrangers est inacceptable, ne pas supporter les racistes défendable ! Peut-être… Mais si vous ne supportez pas l’intolérance, pourquoi ne pas être tolérante ! Tentez d’éblouir le mal, de le séduire en lui montrant le visage du bien : faites l’effort qu’il est justement incapable de faire, et supportez ce qui vous semble insupportable. Vous n’êtes pas convaincue ? Ma proposition de mauvaise foi vise précisément à montrer les limites de cette pseudo-valeur qu’est la tolérance. Poussée à l’extrême, elle s’autodétruit. S’il faut tout tolérer, alors il faut aussi tolérer l’intolérance – et non se battre contre elle. Si l’intolérance vous heurte et vous donne le désir de la combattre, c’est que vous n’êtes pas tolérant. Être tolérant, c’est supporter sans broncher ce qui nous dérange ; fermer les yeux sur ce que nous n’aimons pas, mais que nous acceptons de ne pas combattre, avec lequel nous nous résignons à cohabiter. « La tolérance, il y a des maisons pour cela », résumait Paul Valéry. Des femmes réduites à vendre leurs corps pour survivre, des hommes réduits à payer pour avoir des femmes, ce n’est pas très glorieux, mais on ferme les yeux : c’est toujours mieux que de mourir de faim ou de violer, c’est un moindre mal que l’on tolère en étant au mieux lucide et résigné, au pire indifférent. Tant que ça reste discret ; qu’il n’y en a pas trop ; que le seuil de tolérance n’est pas franchi. C’est un peu comme les nuisances sonores : tolérables jusqu’à 23 heures, mais pas après. Comme cet homme raciste : vous tolérez deux de ses blagues, mais pas trois. Qu’elle dépende d’un seuil quantitatif prouve que la tolérance n’est pas une valeur en soi. Voltaire pouvait bien en faire l’éloge, c’était en d’autres temps : il demandait au roi de bien vouloir tolérer quelques voix divergentes, non de les respecter, mais simplement de les supporter, de ne pas les faire taire. La tolérance est une valeur négative ; le respect, une valeur positive. Respecter la différence, c’est aller vers elle, au risque d’ailleurs de revenir changé. Tolérer l’autre, c’est ne pas aller vers lui alors qu’on voudrait le frapper. Le respect vise le bien, la tolérance le moindre mal. Si la tolérance était vraiment une valeur, il ne faudrait justement pas la tolérer, mais bien la vouloir, la désirer, se battre pour elle : la respecter. Elle n’est qu’une agressivité changée en indifférence : elle est tolérable, rien de plus. Si l’intolérance vous heurte, il ne faut pas la tolérer, mais la combattre. Ce n’est donc pas au nom de la tolérance que vous combattrez l’intolérance. L’intolérance est intolérable, mais la tolérance n’est que tolérable.