Le graphique

Internet n’est pas (encore) naturel

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135-Graphique

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Cet article est issu du numéro 135 de Philosophie magazine « Peut-on se mettre à la place des autres ? », en kiosque le 28 novembre 2019. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La retraite à points, les APL, les impôts… Toutes les générations doivent savoir se servir d’Internet, ne fût-ce qu’un minimum, pour effectuer ces démarches administratives de plus en plus « dématérialisées ». Mais cet usage minimal de la technologie n’est pas donné à tout le monde. L’illectronisme, con­traction d’« illettrisme électronique », désigne la difficulté à maîtriser les outils technologiques, et notamment Internet. Une enquête de l’Insee parue en octobre dernier étudie ce phénomène qui touche les personnes âgées… mais pas seulement : un tiers de la population française âgée de plus de 15 ans n’a pas été en ligne en 2019. Autre étude, autre néologisme : l’institut Consumer Science & Analytics a forgé le terme d’« abandonnisme » pour définir les activités dont on s’abstient par manque de compétences numériques. Pourtant, les abandonnistes sont équipés : 73 % d’entre eux disposent d’une connexion haut-débit, mais 70 % trouvent l’usage d’Internet « trop compliqué ». L’univers connecté est souvent présenté comme fluide et facile d’accès. Intuitif, Internet ? Pas si sûr pour Michel Serres, qui, dans Petite Poucette (2012), considère que les nouvelles technologies requièrent « un champ cognitif qu’une part de la culture a longtemps laissé en jachère [et] que l’on peut nommer “procédural” ». Sur Internet, la moindre initiative implique une suite de microprocédures. Pour valider mon achat, je dois m’inscrire sur le site où j’effectue ma commande, prouver que « je ne suis pas un robot » en faisant un petit test stupide, puis avoir sous la main mon portable qui va me donner un code de sécurité, avant de recevoir le mail de confirmation… À force d’être confronté à de telles procédures, celles-ci semblent (presque) évidentes. À ce titre, les nouvelles technologies relèvent de ce que Pascal appelle dans ses Pensées « une seconde nature », c’est-à-dire une habitude si bien ancrée en nous qu’elle en paraît innée. Le nombre étonnamment élevé d’« illectroniques » montre que les nouvelles technologies sont encore loin d’être une seconde nature pour tous. Peut-être qu’un jour Internet, implanté à l’intérieur même de notre corps, sera au sens littéral une seconde peau. En attendant : mettons nos compétences à jour.