L'oeil et l'esprit
Interprétation d’un sourire
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Cet article est issu du numéro 16 de Philosophie magazine « 16 - février 2008 », en kiosque le 24 janvier 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les sourires peints par Léonard de Vinci dissimulent, pour Sigmund Freud, le souvenir de la mère, premier objet des désirs de l’enfant. Quant à son activité scientifique, qui le détourne de l’art, elle serait une sublimation des pulsions originelles.
Léonard de Vinci est une source inépuisable d’énigmes. L’expression des personnages sur ses toiles ou le relatif désintérêt qu’il manifeste pour certaines autres, laissées inachevées, en ont intrigué plus d’un. Le même homme, qui parsème ses carnets de cataclysmes, d’écorchés, de machines insolites, peint, à la fin de sa vie, des créatures au sourire léger et mystérieux, devenu sa signature. Mona Lisa, Léda ou sainte Anne et la Vierge, dont la chair tamisée d’ombres est si douce qu’on rêve de s’abandonner à sa caresse, exercent une séduction irrésistible. Pourquoi cet obsédant sourire qui revient d’un tableau à l’autre ? Et comment le peintre a-t-il pu délaisser si souvent la peinture (on ne lui attribue que très peu d’œuvres) pour s’adonner à la recherche scientifique ?
Dans Un Souvenir d’enfance de Léonard de Vinci, essai publié en 1910, Sigmund Freud lève un coin du voile. La réponse serait à chercher du côté des pulsions profondes et des circonstances accidentelles de l’enfance. La passion de Léonard de Vinci pour la science résulte, selon Freud, d’une sublimation des pulsions, par laquelle elles sont dérivées vers un but non sexuel, valorisé par la société. Elle se met en place à la fin de la période d’investigation sexuelle infantile, qui commence vers 3 ans. La curiosité sexuelle, au lieu d’être refoulée avec la pulsion comme cela arrive la plupart du temps, se mue en curiosité intellectuelle. Cette dernière peut alors acquérir une force sans précédent. Chez Léonard de Vinci, elle est si puissante que le savant tend à prendre le pas sur l’artiste et à laisser inachevées des œuvres comme La Cène. Aux yeux du psychanalyste, son désintérêt pour certains tableaux serait aussi dû à l’identification au père à laquelle se livrent tous les jeunes garçons. Son père, accaparé par son travail de notaire et marié à une autre femme que celle dont il a eu cet enfant illégitime, aurait abandonné son fils au cours de ses premières années : de même, Léonard de Vinci abandonnerait certaines de ses productions.