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Jacques Rancière : “Le mal extrémiste n’est donc pas un futur à redouter. Il est notre présent”

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Jacques Rancière : “Le mal extrémiste n’est donc pas un futur à redouter. Il est notre présent”

Jacques Rancière. © Hannah Assouline/opale.photo

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Dans notre tout nouveau numéro consacré à l’engagement, nous avons demandé à cinq philosophes ce qu’ils et elles feraient si le Rassemblement national arrivait au pouvoir en 2027. Pour Jacques Rancière, cette question est mal formulée, car selon lui, les idées d’extrême droite sont déjà au pouvoir. Il explique ici pourquoi il « préfère le courage du présent à la peur du futur ».


 

« Excusez-moi de me livrer à un exercice traditionnel de professeur de philosophie qui consiste à dire de toute question qu’elle est mal posée et doit être reformulée. Il y a malheureusement de bonnes raisons de l’appliquer en cette circonstance. Votre question est en effet problématique pour deux raisons : premièrement, elle isole un élément unique d’une situation globale ; deuxièmement, elle isole une seule dimension du temps, le futur. La question “Que ferez-vous si l’extrême droite arrive au pouvoir ?” est en fait la transformation ultime de celle qui agite la scène depuis plusieurs décennies : “Que faire pour empêcher l’extrême droite de prendre le pouvoir ?” Or c’est justement cette manière de poser la question qui a joué un rôle déterminant dans la progression qui la met maintenant aux portes du pouvoir. La fixation sur la menace incarnée par un parti d’extrême droite déclaré a été l’arbre cachant la forêt du nouvel ordre mondial marqué par l’absolutisation du capitalisme, le renforcement continu du pouvoir des États, l’accroissement des inégalités, la restriction des libertés et le développement des idéologies identitaires et racistes. Elle a même contribué à ce tournant autoritaire en appelant à l’union sacrée derrière des partis réactionnaires ainsi pourvus du brevet d’antiracisme qui leur a permis de multiplier les déclarations et mesures racistes qui, sous couleur de priver l’extrême droite de ses arguments, ont rendu ceux-ci hégémoniques. Le mal extrémiste n’est donc pas un futur à redouter. Il est notre présent. Les idées lepénistes sont déjà au pouvoir chez nous. Et l’exemple de Donald Trump nous montre que la fascisation de l’État n’a même pas besoin d’un parti fasciste déclaré. Si donc demain des ministres du RN succèdent aux ministres républicains et du bloc centriste, ou simplement gouvernent avec eux, je pense que je n’aurai pas à changer significativement mes façons de penser et d’agir. Je continuerai à aimer “la liberté libre et un tas de choses que ça fait pitié”, selon les mots de Rimbaud. Je continuerai à faire ce que j’essaie de faire depuis des décennies : explorer, dans des domaines divers, les inventions politiques et esthétiques de l’égalité et tenter d’en faire partager la puissance. J’essaierai de mettre mes forces limitées au service de celles et ceux qui mèneront la lutte contre l’oligarchie déchaînée. Mais aussi je continuerai à demander à ceux qui pensent la combattre de ne pas se tromper de cible et de préférer le courage du présent à la peur du futur. »