L'écrivain et le philosophe
Jambon maigre
© Emmanuel Polanco pour PM
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Cet article est issu du numéro 7 de Philosophie magazine « 7 - mars 2007 », en kiosque le 22 février 2007. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Une nouvelle inédite de Thierry Vimal
Je suis gai : je vais à l’hypermarché. Plus souvent, ça me bouleverse, mais quand j’ai du temps, quand l’euro dégouline de mon compte en banque, quand j’ai faim, quand je suis d’humeur à commettre des dépenses qui ébranlent mon budget, alors ça va. Sur la lunette arrière de ma voiture est apposé ce message subversif : un code-barres et deux poings derrière qui s’y agrippent comme à des barreaux de prison, symbolisant la victime que je suis, condamnée à la consommation éternelle. Il ne s’agit pas d’un autocollant mais d’un dessin téléchargé sur un site de brigade anti-pub, que j’ai agrandi en A4, imprimé et fixé à l’adhésif, c’est vous dire la détermination. Ainsi les gens savent que le propriétaire de ce véhicule est hors consensus, ils compatissent : « Tiens, un anarchiste contraint de faire ses courses, pauvre gars. »
« Elle m'a vu. La repré
-sentante jambon avec
son plateau dégustation.
Elle va violer
ma pureté avec
sa technique marketing »
À présent je file à travers la galerie marchande, mon chariot [1] fend le lien social comme un surf les vagues de l’océan collectif, je suis le roi du panier à commissions, l’Alberto Tomba du pousser de Caddie [2]. Attention, jolies mères de famille, voici Papa-blue-jean-contestation-et-barbe-de-trois-jours dans son nuage d’Incohérence de Saint Laurent [3]. Dépliage de la liste des courses. Jambon, pain, beurre, pâtes, salade, sauce soja, curry. Hop hop ! les articles volent de mes mains au chariot. Lessive, shampooing, éponges neuves. Trois paquets de couches pour le prix de deux ? Tintin ! Jamais d’achat en tête de gondole ! S’ils veulent m’en faire choisir trois, c’est qu’ils y gagnent, donc que j’y perds. Vieux renard, je n’en achèterai qu’un. Bon, allez, va, exceptionnellement, prends les trois, c’est quand même intéressant.
J’adore le rayon des épices. Je déteste celui des chips. Et celui du vin, plus encore. Virage droite, entrechat, demi-tour pointe et à gauche, jambon en vue, jambon sur liste, go ! Aïe, trop tard, elle m’a vu. Elle me fonce dessus. La représentante jambon avec son plateau dégustation. Elle va violer ma pureté avec sa technique marketing. Défendre mon intégrité. Fixer mes chaussures. Ou observer un point lointain. Respirer par l’abdomen.
– Monsieur bonjour, je représente la maison Durand, nous proposons une charcuterie de grande qualité. Que dites-vous de ceci ?
Et voilà, me suis fait avoir. Mes dents mâchonnent son jambon. Je consulte l’étiquette et défaille.
– Allons madame, s’il vous plaît, dis-je.
Ça y est, le révolutionnaire est lancé. Réquisitoire.
– Ne dites pas « première qualité », s’il vous plaît. Anti-oxygène E301. Conservateur E250 E252. Extraits de fruits à coque érythorbate et nitrite de sodium. Nitrate de potassium. À moins que l’appellation érythorbate ne soit contrôlée ? Ce sont peut-être de bons nitrites à l’ancienne, produits à la ferme. Le E250 vieilli sur des étagères cirées dans des pots de terre cuite couverts de torchons à carreaux ?