Covid-19. Les philosophes face à l'épidémie
Miguel Benasayag : “Il faut accepter une discipline extérieure à soi et se forger un petit exosquelette”
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Cet article est issu du numéro 138 de Philosophie magazine « 138 - avril / mai 2020 », en kiosque le 26 mars 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Que nous apprend la crise pandémique de notre fragilité ? Comment s’adapter à la solitude et à l’enfermement ? Le philosophe et psychanalyste Miguel Benasayag invite à imaginer d’ores et déjà l’après-confinement.
Comment vivez-vous le confinement ?
Miguel Benasayag : Je suis chez moi, à Paris, avec mes deux filles et ma compagne. Je n’ai pas peur mais je suis inquiet. Car cette crise a deux faces. Un aspect mondial, historique, social, mais aussi un aspect plus individuel. Les monstres se réveillent. Chacun projette sur la catastrophe ses propres inquiétudes. Avec l’enferment, le risque est grand de voir se défaire rapidement toutes nos structures. Soudain, nous sommes face à nous-mêmes comme dans une caricature de huis clos. Pour qui vit à plusieurs, l’enfer c’est les autres ; pour qui vit seul, l’enfer c’est soi-même.
“On ne sait pas combien de morts fera l’épidémie, mais soudain la réalité des corps malades ébranle la prétendue ‘réalité économique’”
Miguel Benasayag
Dans l’expérience du confinement comme de la mise à distance, le corps revient subitement au premier plan.
À tous les projets culturels, solidaires mais aussi sanitaires, la seule réponse pour justifier un refus a été jusqu’à présent : « Oui, mais il y a la réalité. » Aux mêmes médecins et infirmiers que nous applaudissons aujourd’hui à 20 heures – j’ai été hospitalier pendant plus de trente ans – et qui alertaient sur la nécessité d’avoir des moyens, de petits gestionnaires répliquaient : « Oui, mais il y a la réalité ! » Nous avons vécu vingt-cinq ans de délire postorganique et transhumaniste. Nous avons créé nos avatars sur les réseaux. Il y a eu un oubli du corps. Dans le langage de Gilles Deleuze, nous parlerions de « déterritorialisation sauvage » : la dématérialisation de nos identités, l’arrachement des liens avec la nature et avec autrui, mais au profit de rien d’autre. Aujourd’hui, les corps souffrent tant que le roi est nu. On ne sait pas combien de morts fera l’épidémie, mais, soudain, la réalité des corps malades ébranle la prétendue « réalité économique ». Elle met au jour la démolition du système de santé en Italie, son effritement en France. Qu’est-ce qu’une médecine guidée par les seules préoccupations économiques, comme en Amérique latine ? Ce sont des gens qui meurent par manque de matériel et de personnel. Cependant, la crise est aussi une extraordinaire opportunité. Pour la première fois, la menace se matérialise au même moment, pour le monde entier.