Entretien
Miguel Benasayag : “Quand je connais mes chaînes, elles deviennent des liens dont je dois assumer la responsabilité”
© Jean-Luc Vallet/Opale/Leemage
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Avec leur dernier ouvrage, Les Nouvelles Figures de l’agir (La Découverte, 2021), Miguel Benasayag et Bastien Cany s’interrogent sur le sentiment d’impuissance qui nous gagne face aux menaces multiples (crise écologique, pandémies…). Pour retrouver notre puissance d’agir, il faut abandonner le mythe de l’individu rationnel et penser à partir des liens qui nous relient à notre milieu. Ancien militant guévariste, désormais philosophe et psychanalyste, Miguel Benasayag a un objectif : défendre la singularité du vivant face à ce qui le menace.
Votre dernier ouvrage porte sur « les nouvelles figures de l’agir ». D’où vient l’urgence de penser cette notion ?
Miguel Benasayag : Je travaille depuis longtemps sur la question de l’agir, pour essayer de saisir pourquoi la diffusion d’une information ne provoque pas le fait d’agir mais souvent, au contraire, le bloque. Nous sommes aujourd’hui dans un moment historique très particulier, avec des menaces de tous les côtés (menaces écologiques, démographiques, épidémiologiques), et l’on voit que les gens ne peuvent pas agir, quelque chose bloque l’action, comme des synapses coupées. Pour comprendre ces blocages, je suis passé par deux voies, la philosophie mais aussi la neurobiologie de la perception, en travaillant sur la différence entre information et compréhension. La compréhension implique une dimension corporelle : on incorpore quelque chose, qui peut rester de l’ordre de l’information pour quelqu’un d’autre. En principe, si je me brûle la main, je la retire du feu. Or, force est de reconnaître que ce mécanisme réactif est enroué.
Le point de départ, c’est donc le constat d’un sentiment d’impuissance ?
C’est d’abord le constat que nous assistons à des effondrements multiples, d’intensités différentes. Nous sommes noyés par les informations catastrophiques, et pourtant nous ne trouvons pas la sortie. Comme disait Chirac, « La maison brûle et on regarde ailleurs » – il n’est pas un saint de ma dévotion, mais il a eu cette phrase évocatrice. J’ai fait l’expérience d’une dictature, en Argentine. Pendant une dictature, il y a des disparus, des morts, des tortures, mais il y a une idée assez simple – pas facile, mais simple – de « par où passe la chose » : il faut renverser le régime. Aujourd’hui, « par où passe la chose » ? Difficile à dire.
“Pendant une dictature, il y a une idée assez simple de ‘par où passe la chose’ : il faut renverser le régime. Aujourd’hui, ‘par où passe la chose’ ? Difficile à dire”