Élection présidentielle américaine
Jan-Werner Müller: “Les élites économiques conservatrices ont fait preuve d’une incroyable créativité pour normaliser Trump”
West Palm Beach, en Floride (États-Unis), le 6 novembre 2024. Donald Trump s’exprime lors de la soirée électorale au West Palm Beach Convention Center. © Jim Watson/AFP
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Donald Trump effectuera bien un second mandat comme président des États-Unis. Largement réélu mardi 5 novembre, le candidat républicain a mené une campagne clivante et pleine d’outrances, mais qui a rallié de nouveaux soutiens. Éclairage du vote par le philosophe allemand Jan-Werner Müller, enseignant à Princeton et spécialiste du populisme.
Pendant la campagne, les deux candidats ont prétendu représenter la véritable Amérique : Harris en invoquant la liberté d’autodétermination – notamment celle des femmes –, Trump en invoquant la liberté contre une élite manipulatrice. L’idée de représentation unique n’est-elle pas la caractéristique du populisme ? A-t-on là deux formes de populisme, une forme illibérale et une forme libérale ?
Jan-Werner Müller : Le fait que l’on se dispute sur des principes politiques fondamentaux – leur importance, mais aussi la question de savoir qui les applique le mieux – n’est pas en soi quelque chose de dangereux. Ce qui est dangereux chez un populiste, c’est que certains groupes sont exclus par principe de la discussion, parce qu’ils ne correspondent pas à la construction symbolique du prétendu « vrai peuple » ou parce qu’ils ne sont pas d’accord avec les populistes sur le fond. Il n’y a alors plus grand-chose à discuter. Kamala Harris a toujours souligné qu’elle ne dévalorisait pas automatiquement les électeurs du camp adverse et s’est en outre efforcée de convier des représentants du parti républicain. Il m’est donc difficile de parler d’une attitude anti-pluraliste, qui est essentielle pour déterminer le populisme. Le statut du slogan « This is not who we are » [« Ça ne nous représente pas », formule utilisée par les démocrates pour rejeter le racisme, la xénophobie, le sexisme, etc.], déjà populaire chez Barack Obama, est une autre question. En tant qu’aspiration, l’affirmation peut être louable (quoique pas sans danger, car elle peut être utilisée comme arme politique). Mais en tant que déclaration empirique sur l’histoire américaine, elle est souvent fausse : la violence, le racisme, etc., font bien sûr partie de l’Amérique ; certains diraient même, pour reprendre un proverbe courant ici, que ces choses sont aussi américaines que la tarte aux pommes.