Document
Jean-Baptiste Botul. Son ultime interview
Bernard-Henri Lévy (cc) Wikimedia Commons / Itzike
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 38 de Philosophie magazine « 38 - avril 2010 », en kiosque le 25 mars 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Redécouvert par Bernard-Henri Lévy, Jean-Baptiste Botul est un talentueux penseur français, disparu en 1947. Un an avant sa mort, de retour du Paraguay, il a donné ce dernier entretien au Bulletin humaniste du Languedoc. Il y livre ses vues sur la sexualité de Kant et s’inquiète de la naissance des philosophes médiatiques.
Grâce à l’admirable érudition de l’essai De la guerre en philosophie, de Bernard-Henri Lévy, nous avons récemment découvert un penseur français, qui s’est tenu en marge de l’Université et n’a publié aucun livre de son vivant : Jean-Baptiste Botul (1896-1947). Ce « Socrate gaulois », comme il aimait à se définir, a délivré son enseignement dans des conversations et des discours recueillis par ses disciples. Toujours inattendu, sans esprit de sérieux, mais d’une clarté d’analyse redoutable, Jean-Baptiste Botul a beaucoup voyagé, il a été l’ami de Lou Andreas-Salomé et de Simone de Beauvoir, a rencontré des écrivains comme Stefan Zweig ou André Malraux… Avec le concours amical de Frédéric Pagès, écrivain, journaliste au Canard enchaîné et surtout membre de l’Association des amis de Jean-Baptiste Botul, nous publions ici un document rare : le dernier entretien du penseur, daté de juillet 1946 et publié dans Le Bulletin humaniste du Languedoc (BHL). De retour du Paraguay, où il avait donné une série de causeries sur Emmanuel Kant, il y expose sa lecture iconoclaste de l’œuvre kantienne et revient sur l’état de la philosophie dans l’après-guerre, dans le contexte de la naissance des médias.
Bulletin humaniste du Languedoc : Vous revenez du Paraguay, où vous avez donné une série de conférences dans un cadre bien singulier, une communauté baptisée « Nueva Königsberg ». Parlez-nous de ce lieu…
Jean-Baptiste Botul : Je connais l’Amérique du Sud pour y avoir des amis rencontrés lors d’un précédent voyage en 1917 et pour avoir été mêlé à une aventure sur l’île de Clipperton, au large du Mexique, dans le Pacifique – mais n’y revenons pas… C’est l’un de mes amis paraguayens qui m’a signalé l’existence d’une colonie allemande baptisée « Nueva Königsberg ». Cette colonie a été fondée par des Allemands ayant fui l’armée rouge à la capitulation du Reich, quand les Soviétiques se sont emparés de la ville d’Emmanuel Kant, Königsberg, et l’ont rebaptisée Kaliningrad. Ces colons sont tous sans exception des néokantiens. Ils n’ont qu’une obsession : vivre comme leur maître. Ils sont donc vêtus comme on l’était à la fin du XVIIIe siècle. Ils respectent le même emploi du temps qu’Emmanuel Kant, se lèvent à cinq heures moins cinq comme lui, boivent un verre de vin tous les midis comme lui, font une promenade à heure fixe comme lui… Mais ces néokantiens ultraradicaux sont confrontés à un grave problème. Kant n’a jamais eu ni femme ni maîtresse, et ne s’est donc pas reproduit. D’où la préoccupation des habitants de Nueva Königsberg : comment assurer la pérennité, l’avenir d’une colonie néokantienne ? Comment agrandir le cercle, renouveler les générations et transmettre ce mode de vie ?