Au bistrot
Jean-Pierre Faye. Le croisé
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Cet article est issu du numéro 20 de Philosophie magazine « 20 - juin 2008 », en kiosque le 29 mai 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’œuvre de Jean-Pierre Faye rayonne de la philosophie à la poésie, en passant par l’histoire. Auteur des Langages totalitaires, ce spécialiste de philosophie allemande a pris position contre la compromission nazie de la pensée de Heidegger.
Amplitude historique et rayonnement géographique. En guise de commencement, Jean-Pierre Faye, né en 1925, choisit de se pencher sur le berceau de la philosophie : « C’est extraordinaire cette floraison hellénique, sorte de Méditerranée philosophique, mer intérieure qui accueille toutes les techniques naissantes, la géométrie égyptienne, l’astronomie babylonienne, etc. La philosophie naît comme un carrefour, comme un croisement. » Aux yeux du penseur, tout à la fois poète, romancier et linguiste, c’est dans ces transformations, dans ces échanges entre les savoirs et les langues, que la philosophie s’éprouve. Cette idée phare, circulatoire, donna d’ailleurs naissance au Collège international de philosophie que Jean-Pierre Faye – qui préside aujourd’hui l’Université européenne de la recherche – initia en 1983 aux côtés de Jacques Derrida, François Châtelet et Dominique Lecourt : « Le motif de l’intersection ou du croisement serait une sorte de charte pour le Collège. » Ces nombreuses intersections, le parcours du philosophe n’a jamais cessé de les cartographier. Tel Quel et Change, les revues avant-gardistes et pluridisciplinaires qu’il a cofondées dans les années 1960, en témoignent. Tout comme la dizaine de romans qu’il a publiés, parmi lesquels la série L’Hexagramme – L’Écluse fut couronnée en 1964 par le prix Renaudot. Pour installer son territoire traversé par une multiplicité de récits, il aime à citer ce fragment d’Héraclite qui dilate le champ de la discipline : « Les philosophes doivent être les narrateurs de bien des choses. » Conteur faisant source de toute eau, érudit faisant feu de tout bois, on ne s’étonnera pas que Jean-Pierre Faye ait connu Gaston Bachelard, qui dirigea en 1948 l’équivalent de son DEA consacré au temps, entre tracé kantien et durée bergsonienne. « Je garde un merveilleux souvenir de Bachelard. C’était vraiment le maître et l’ami. On l’abordait dans la rue, tel Socrate. Je me souviens lui avoir un jour demandé un rendez-vous. “Quand vous voulez, tous les jours à partir de 6 heures du matin”, m’avait-il répondu. »