Judith Butler. Son œuvre

Temps de lecture : 2 min

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 90 de Philosophie magazine « La santé, c'est dans la tête ? », en kiosque le 28 mai 2015. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

C’est un livre au destin exceptionnel. Dès sa publication, en 1990, Trouble dans le genre est devenu le manifeste d’un nouveau courant de pensée, queer (« étrange »), dans lequel s’est reconnue toute une frange de la population jusqu’alors marginalisée. Mais c’est aussi un livre qui n’a cessé de faire polémique, d’être instrumentalisé et caricaturé. Pourtant, ce livre « né d’une rencontre entre le monde académique et les mouvements sociaux » gays et lesbiens est d’abord un exercice philosophique de haute voltige, écrit dans une prose complexe, pour ne pas dire franchement ardue. Qu’y trouve-t-on de si subversif ? Butler ne montre pas seulement que l’identité est façonnée par des normes de genre associées à la féminité et à la masculinité. Elle montre aussi que ces normes de genre sont si profondément ancrées qu’elles emprisonnent notre corps et notre sexualité, qu’elles déterminent déjà ce que l’on croit naturellement être, ce que l’on pense librement désirer. Pourtant, si Trouble dans le genre a fait scandale, ce n’est pas seulement parce que le genre y est présenté comme une norme : c’est surtout parce que le genre y est conçu comme une performance, qui n’existe qu’à travers nos manières d’incarner, de jouer le genre féminin ou masculin. On a reproché à Butler de faire du genre un jeu de rôle carnavalesque, dans lequel il suffirait de jouer avec les codes féminins et masculins pour s’en libérer. Or, sa vision du genre, moins caricaturale, est aussi beaucoup plus subversive : c’est en jouant à être ce qu’on attend de nous qu’on s’aperçoit qu’il est impossible de se conformer entièrement aux normes de genre. Tel est le message toujours dérangeant de ce livre qui est à la fois purement théorique et profondément politique.