Cinéma
“Les Nuits d’été” de Mario Fanfani: troubles dans le genre
Guillaume de Tonquédec dans Les Nuits d'été de Mario Fanfani © Le Pacte
« On ne naît pas femme : on le devient. » De cette formule, passée à la postérité de l’existentialisme relu à la Beauvoir, le réalisateur Mario Fanfani tire un premier long métrage inspiré.
Les Nuits d’été, aujourd’hui en salles, retracent la trajectoire «déviante» de Michel (Guillaume de Tonquédec), un notaire de province travesti, et de sa forte femme, Hélène qu'incarne puissament Jeanne Balibar. L'action se déroule à Metz en 1959, soit dix ans après l’écriture du Deuxième sexe, en 1949.
Jeux de rôles
Un scénario relevant de l’acrobatie et une réalisation qui ne s’embarrasse pas de « faire vrai », voire qui tend au burlesque : Les Nuits d’été tiennent de la fable montée sur des ressorts philosophiques. Si l'intrigue se déroule au milieu du siècle dernier, sur fond de guerre d’Algérie, elle touche à des questions d’identité dont l’actualité ne cesse d’agiter les esprits. Il n’est guère utile de remonter bien loin pour voir les résonances ; souvenons-nous des inepties brandies comme des arguments, lors des récentes Manifs pour tous...
Question genre, Michel expérimente, dans l'intimité d'une maison perdue dans les bois, à couvert, en compagnie de travestis de cabaret (dont le riant Serge Bagdassarian en « Fée Clochette », parmi un casting prestigieux) et d’un ancien camarade de la drôle de guerre – Jean-Marie ou Flavia (son nom de travesti), alias Nicolas Bouchaud.
Il n’est jamais affaire de sexualité, la question est toute autre. Mario Fanfani insiste plutôt sur le « trouble dans le genre » qu’instille cette petite communauté en marge d’une époque corsetée. Il y est question de jeux de rôles et de théâtre: autant de masques, autant de constructions culturelles. Ces acteurs dessinent un espace de jeu qui subvertit l’opposition essentialiste entre l’homme et la femme et qui déjoue les normes de l’hétérosexualité.
Révolution
Ce « trouble dans le genre », la philosophe américaine contemporaine Judith Butler le thématise après Simone de Beauvoir. Elle en fait en 1990 le titre d’un livre, auquel Mario Fanfani réfère, dans lequel elle opère une distinction entre l’anatomie mâle et femelle et les constructions des identités masculine ou féminines, reprenant avec rigueur cette distinction élémentaire pour mettre en garde contre toute naturalisation du genre : « En imitant le genre, le drag révèle implicitement la structure imitative du genre lui-même – ainsi que sa contingence, écrit-elle. […] En lieu et place de la loi de cohérence hétérosexuelle, nous voyons le sexe et le genre être dénaturalisés à travers une performance qui reconnaît leur clarté et met en scène le mécanisme culturel qui fabrique leur unité ».
Selon elle, le genre recouvre une « pratique d’improvisation », une « parodie », une « performance ». Ce que Les Nuits d’été mettent en scène avec humeur et une joie parfois tragique, que Hélène symbolise. En sosie de Simone de Beauvoir, tant dans les traits que dans le comportement (elle mène une charge contre la guerre d’Algérie et manifeste, par exemple, des tentations homosexuelles), elle incarne peut-être le personnage principal du film, sinon le plus moderne, celui qui fait craquer les carcans en révolutionnant les modes de pensée et de vie.
La 71e Mostra de Venise ne s’y est pas trompée, qui a remis le Queer Lion 2014, récompensant un film à la thématique homosexuelle ou transgenre, aux Nuits d’été, louant la démarche de Mario Fanfani qui démontre, selon le jury, combien « la poursuite de son identité est toujours un acte révolutionnaire ! »