Le billet de Jean-Marie Pottier
J’y pense et puis je lis/Avril 2022
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Cet article est issu du numéro 158 de Philosophie magazine, en kiosque le 19 mars 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
« En présentiel » ou « en distanciel » ? Depuis deux ans, nos réunions et conversations expriment le dilemme de leur organisation technique à travers une forme détournée de la langue ; plutôt que de s’en tenir à la simplicité des mots « en présence » et « à distance », nous avons assimilé ce que Yann Diener appelle, dans son livre LQI. notre langue quotidienne informatisée (Les Belles Lettres, 112 p., 13,50 €), « l’accélération de la diffusion du vocabulaire informatique dans le langage courant ». Personne n’y échappe. Ni le Parti socialiste qui dit vouloir « changer de logiciel » ; ni les étudiants stressés dont le « disque dur sature » ; ni les salariés qui ont dû « faire l’interface » (plutôt que l’intermédiaire) entre deux autres collègues ; ni ces accros au travail qui « n’arrivent plus à débrancher » ; ni ces amoureux éconduits par celui ou celle qui « ne les calcule pas » ! Les mots et acronymes issus de l’informatique nous habitent au plus profond de nous-mêmes, comme le signe manifeste de notre identification aux machines et à leur langage. « Nous sommes tous atteints d’une forme sévère et moderne de jargonaphasie», écrit Yann Diener, qui compare les formes de ce brouillard linguistique, caractérisé par la déformation des mots, à celles que Victor Klemperer avait identifiées pour la langue allemande dans son livre majeur LTI, dont Georges Didi-Huberman rappelle la puissance intacte dans Le Témoin jusqu’au bout. Notre usage répété des mots de l’informatique mécanise notre langue, donc notre pensée, qui, cherchant la rapidité et la fonctionnalité, se déshumanise elle-même. Si, comme l’écrivait Victor Klemperer, « on désigne l’esprit d’un temps par sa langue », nos mots codés traduisent, en plus des mots archaïques de la guerre revenue, la pathologie de notre langue informatisée, dévitalisée.