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Kafka et ses traducteurs : la littérature comme un refuge

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Kafka et ses traducteurs : la littérature comme un refuge

Franz Kafka. © Domaine public via kafkamuseum.cz

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La parution cet automne de Dix Versions de Kafka (Grasset), premier essai de Maïa Hruska, offre l’occasion d’explorer une fonction existentielle et vertigineuse de la littérature : comment certains textes nous semblent si familiers qu’on croit s’y retrouver tout entier. Quand la littérature devient un refuge existentiel. 


Petite expérience de pensée, pour commencer : prenez un roman au hasard dans votre bibliothèque et commencez à lire. Que se passe-t-il, dans votre tête ? Vous imaginez à votre sauce lieux et personnages et vous figurez le film de leurs faits et gestes. C’est la magie de la littérature : vous créez votre propre « vision » du texte. Or, comme vous et moi, les traducteurs sont avant tout des lecteurs. Mais des lecteurs particuliers qui, précisément, offrent à lire leur façon de « voir » le texte. Les nombreuses retraductions de chefs-d’œuvre témoignent de la multitude de ces visions. Il suffit de penser aux six versions différentes des deux premières phrases de Moby Dick, « Call me Ishmael. Some years ago — never mind how long precisely… ». En 1941, Lucien Jacques, Joan Smith et Jean Giono ont traduit par : « Je m’appelle Ismaël. Mettons… » En 1954, Armel Guerne a préféré : « Appelez-moi Ismaël ». Et en 2006, Philippe Jaworski a choisi : « Appelons-moi Ismahel », la suite de l’incipit de Melville étant encore plus diversement interprétée. 

 

Traduire par temps sombres

En ce qui concerne les premiers traducteurs de Franz Kafka – de l’Argentin Jorge Luis Borges qui l’a traduit en espagnol à l’Italien Primo Levi, du Roumain Paul Celan à la Tchécoslovaque Milena Jesenska, en passant par le Polonais Bruno Schulz… –,les dix écrivains rassemblés dans l’essai foisonnant et érudit de Maïa Hruska se sont attelés, dès les années 1920, à faire découvrir autant qu’à traduire un Kafka mort totalement inconnu en 1924. « Si je prononce le nom de Kafka, écrit l’écrivain français Alexandre Vialatte à son collègue André Gide en 1931, on se demandera de qui je veux parler. Si j’ajoute qu’il est autrichien, juif, et tchèque maintenant, on se méfiera de ce métèque, mais si j’ajoute qu’il est peut-être le plus grand écrivain du siècle, on me prendra pour un loufoque inoffensif. » Surtout, les dix sont des écrivains embarqués sur les flots furieux du XXe siècle. Tous ont connu la guerre, sept d’entre eux ont été victimes de la Shoah, trois ont été déportés, Milena Jesenska est morte à Ravensbrück, Bruno Schulz tué par un SS. 

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