La lettre du mercredi

Kalimera Exárcheia… et sa police

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Kalimera Exárcheia… et sa police

En Grèce, la colline Strefi au cœur du quartier contestataire Exárcheia est l’objet de luttes entre les habitants et la mairie d’Athènes. © Hélène Decaestecker

« D’une capitale à l’autre, plusieurs choses ne changent pas : les flots de touristes et leurs perches à selfie – je pensais personnellement que la mode en était passée depuis 2018 mais visiblement pas sur les hauteurs de l’Acropole, qui accueille peut-être un nouveau genre d’antiquités –, certaines enseignes dont on se demande si l’on ne finira pas également par les retrouver sur la lune, et les graffitis sur les murs, plus ou moins déchiffrables selon les langues. Sous les longs stoa du quartier Exárcheia à Athènes, j’ai même eu la surprise d’en lire en français, toujours le même : “Tout le monde déteste la police.” “Acab” se passe de traduction grecque. C’est que dans ce secteur historiquement en révolte de la capitale hellénique, le mouvement des places vit encore.

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À Exárcheia, où je viens de passer le week-end, l’accueil peut surprendre : tout autour de la petite place devenue inaccessible car cernée de hautes barrières métalliques, des groupes d’une dizaine de policiers, parfois nonchalamment appuyés sur leurs boucliers, veillent vingt-quatre heures sur vingt-quatre. Pourtant, les nombreux cafés et bars qui l’environnent lui confèrent une atmosphère plutôt joyeuse et animée. Ne pas se fier aux apparences, toutefois. Dans ce quartier plutôt populaire, berceau de la révolte étudiante contre la junte militaire dans les années 1970 et depuis épicentre de toutes les contestations, plusieurs immeubles délaissés sont devenus des squats accueillant anars et migrants – là-bas, l’autogestion n’est pas qu’une vague forme d’expérimentation – et les murs sont recouverts de messages ou d’affiches à caractère politique : libération de tel ou tel individu sans papiers, célébration de la mémoire d’un adolescent abattu dans ces mêmes rues en 2008 par la police, appels (nombreux) à militer pour Gaza et la cause palestinienne… Même dans les bars hipster qui signalent la gentrification du quartier, les tracts à keffiehs fleurissent.

Mais si Exárcheia est à nouveau sous le regard scrutateur des autorités, ce n’est pas en raison d’une tragédie qui se joue à des milliers de kilomètres de là, mais parce que la construction d’une station de métro sur la place concentre les hostilités des habitants alentour. Athènes compte seulement trois lignes de métro, et une quatrième est en cours de livraison selon un calendrier qui s’étale sur presque une dizaine d’années. Quel est le problème là-dedans, pourrait-on se demander ? Selon les habitants d’Exárcheia, la station prévue va complètement défigurer la place, notamment en abattant les arbres qui l’ombragent et la rafraîchissent – un enjeu de taille dans une ville où les températures atteignent facilement les 40 degrés en été. Elle risque également d’accélérer l’embourgeoisement d’un quartier où la flambe des loyers et l’augmentation des locations saisonnières chassent les habitants les plus précaires. Un autre emplacement, non loin de là et proche du Musée archéologique de la ville permettrait de desservir plus efficacement la zone selon eux, à la fois pour les riverains et pour les touristes.

Cela fait donc presque deux ans que les forces de l’ordre et les ouvriers chargés du chantier jouent au chat et à la souris avec les habitants, qui ont tenté de s’opposer au tronçonnage des arbres et au déboulonnage de la statue des trois Éros qui ornaient la place. Manifestations, occupations, réunions d’information, free parties… De nombreuses formes d’action politique ont été mobilisées pour entraver l’avancée des travaux. Plus d’une décennie après sa naissance, alors qu’on le croyait relégué au musée des antiquités de la lutte politique, le mouvement des places montre encore sa vivacité sur ce petit triangle athénien.

Comme le notait Joëlle Zask dans son essai Quand la place devient publique (Le Bord de l’eau, 2018), ce mouvement est né d’un paradoxe : la plupart des places qui ont vu fleurir des rassemblements au début des années 2010 étaient toutes de vastes espaces vides peu chaleureux et propices à l’échange, à la rencontre et à la discussion – rien d’une agora, pour reprendre une idée grecque. Que ce soit la place de la République à Paris, Tahrir au Caire, ou le Maïdan à Kiev, toutes donnent une impression de vide écrasant, potentiellement davantage dédié à la surveillance et à la transparence qu’à l’action clandestine et à la contestation. “Pour la plupart d’entre elles, les grandes places historiques, évidées, centrées autour d’un symbole édifiant, minérales, sont à l’image d’un projet de domination sociopolitique. Elles célèbrent ce que Platon appelait la “théâtrocratie” ou la mise en scène du pouvoir”, remarquait Zask dans nos pages en 2022. À Exárcheia, la théâtrocratie s’est heurtée à un exercice solidement implanté de la démocratie. Et c’est justement pour garder leur agora vivante et nerveuse que les riverains de ce quartier poursuivent la lutte. »