La lettre du mercredi
Kurdistan : l’étoile tremblante du Rojava
Erbil, capitale du Kurdistan irakien (Irak), le 9 janvier 2026. Des manifestants se rassemblent pour afficher leur solidarité transfrontalière avec la population kurde assiégée à Alep, en Syrie. © Sabur Rashid/Zuma Press Wire/Maxppp
« Après trois semaines d’affrontements, un accord a été signé entre le gouvernement syrien et les forces kurdes du Rojava, qui ouvre la voie à l’intégration de ce territoire autonome dans le nouveau régime. Est-ce la fin d’une des expérimentations politiques les plus intéressantes de notre jeune siècle ?
Pour en finir avec l’État-nation
Je me souviens bien de la première fois où j’ai entendu parler du Rojava. C’était en classe préparatoire. À une période où je me cherchais politiquement, je m’enthousiasmais pour le “municipalisme libertaire” emprunté à Murray Bookchin, que l’administration autonome kurde entendait mettre en œuvre. Le parcours d’Abdullah Öcalan, penseur tutélaire du Rojava emprisonné depuis 1999 en Turquie, me semblait riche d’enseignements. Fondateur du Parti des travailleurs du Kurdistan (PKK) en 1978, Öcalan commença par lutter pour la création d’un État kurde. Il finit pourtant par rejeter le paradigme de l’État-nation, machine de guerre uniformisatrice – et parfois exterminatrice – qui “vise à créer une culture et une identité nationale uniques, ainsi qu’une communauté religieuse unique et unifiée”. Une aberration, dans une région où coexistent une multitude de cultures et de religions. Centralisé, militarisé, l’État-nation fonctionne de concert, pour Öcalan, avec “les processus capitalistes de l’exploitation”. “La société [est] entièrement absorbée par l’État-nation et les entreprises mondiales. C’est pourquoi Michel Foucault considère la défense de la société comme le fondement de la liberté”, note le chef kurde. Ce dernier entend combattre un syncrétisme hégémonique conjuguant le culte de l’argent et le nationalisme brutal au scientisme matérialiste amoral, déspiritualisé.
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Détruisant la pluralité humaine et les solidarités vernaculaires, ce syncrétisme est, pour Öcalan, la matrice idéologique d’un système de domination réverbéré dans un ensemble de hiérarchies oppressives entrelacées : patriarcat, sujétion de la nature, etc. De ce régime de domination, on ne se sort pas en employant, contre l’État, les armes de l’État. C’est une stratégie de soustraction aux logiques étatiques qu’il faut adopter : développer localement des structures autogérées qui finissent par rendre superflues celles de l’État. Avant d’être adoptée en Syrie, une telle stratégie a notamment été appliquée au début des années 2000 dans un certain nombre de villes turques gagnées électoralement par les Kurdes. Dans cette tactique, on reconnaît l’influence de Deleuze et son attention aux réseaux décentralisés comme son souci pour les minorités, appelées “composantes” au Rojava, où elles bénéficient d’une représentation politique indépendante de leur poids numérique. Mais c’est vraiment le confédéralisme démocratique de Bookchin qui donne, avant tout, l’orientation promue par Öcalan.
S’auto-administrer à tous les niveaux
Aux yeux de Bookchin, “tous les domaines de la société doivent s’auto-administrer et tous les niveaux de la société doivent être libres de participer […] Le niveau local est le niveau où les décisions doivent être prises”. C’est au niveau des communes – ensuite articulées à des échelles plus larges pour des projets collectifs – que l’essentiel des décisions doivent être prises démocratiquement : justice, autodéfense, éducation, etc., afin de limiter l’emprise d’un pouvoir central. Si l’Administration autonome du Nord et de l’Est de la Syrie née en 2013 dispose d’un comité exécutif, si elle s’est dotée d’une charte en 2014 et d’un “contrat social” en 2016, il n’a jamais été question d’en faire un État, encore moins un État kurde : au contraire, une “démocratie sans État” dont la radicalité devrait interroger les autoproclamées démocraties occidentales. Cette alliance politique confédérale n’entend pas s’enfermer dans des frontières étatiques ou ethniques. “Toute communauté autogérée qui tente de vivre dans l’isolement et de développer l’autosuffisance risque d’adopter une mentalité de clocher, voire raciste”, avertissait Bookchin.
J’ai bien conscience que, dans les faits, la réalité est plus nuancée. Les textes d’Öcalan sont assez peu lus par la population. Ses idées ont contribué à certaines avancées notables, notamment pour les femmes (mesures de parité, création d’unités de combattantes, constitution de villages autonomes de femmes et insistance sur la “jinéologie”, la science des femmes). Mais la mise en œuvre du grand projet démocratique, socialiste, féministe et écologique, est bien loin d’avoir tenu toutes ses promesses. Là où Öcalan plaidait pour l’abandon des armées régulières au profit de formes d’autodéfense populaire, certains dénoncent, dans un contexte de guerre, la militarisation de la société et même une “régression vers l’autoritarisme”.
La fin tragique d’une utopie ?
Le Rojava n’en est pas moins, à mon sens, l’une des expérimentations politiques les plus novatrices des dernières décennies. Il a constitué une forme d’espoir : non seulement pour une région déchirée, mais pour un monde étouffé par des formes politiques éculées. Malgré mon peu d’appétence pour le voyage, c’est l’un des rares lieux sur terre que j’aimerais voir un jour de mes yeux. Aimerais, ou aurais aimé ? Qu’en restera-t-il, après le cessez-le-feu avec le nouveau gouvernement syrien ? Les observateurs sont pessimistes. Les pays occidentaux, qui soutenaient pragmatiquement l’Administration autonome quand il s’agissait de lutter contre Daech et d’affaiblir Bachar al-Assad, ont désormais à Damas un interlocuteur plus favorable. L’accord, selon le site Serhildan, “refuse de reconnaître la subjectivité politique collective et la capacité d’autogouvernance de la société. […] Les institutions administratives de l’Administration autonome […] seront […] subordonnées au gouvernement central. […] Intégration signifie en réalité assimilation”.
Je veux croire, cependant, que tout n’est pas joué. Que le Rojava se réinventera et que l’élan démocratique qu’il a introduit dans le monde demeurera, et essaimera, en dépit des épreuves. “La résistance, c’est la vie.” »