La bataille de Stalingrad, juillet 1942
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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Le 17 juillet 1942, les premiers tirs s’abattent sur Stalingrad, une ville industrielle sans grande importance militaire mais symboliquement immense. Hitler a décidé que ce verrou sur la route des champs pétrolifères de Bakou et du Caucase doit sauter. Les raids de la Luftwaffe préparent l’assaut final prévu le 12 septembre. Mais le commandement soviétique a décidé que la ville tiendrait coûte que coûte et maison par maison au prix d’une violence sans précédent qui fera un million de morts. Vassili Grossman a raconté ce siège.
Le témoignage de Vassili Grossman : « Ils étaient de simples mortels »
« Stalingrad a brûlé, brûlé… Stalingrad ! La ville est morte. Les gens sont dans les caves. Tout est calciné. Les murs brûlants des maisons sont comme les corps de défunts morts dans une chaleur effroyable et qui n’auraient pas eu le temps de refroidir. Des bâtisses énormes, des monuments, des squares. Des inscriptions : “Passage pour piétons ”. Des amas de fils électriques, un chat assoupi sur une fenêtre, des plantes dans des vasques. Au milieu de milliers de colosses de pierre calcinés et à demi détruits se dresse miraculeusement un pavillon en bois, un kiosque où l’on vendait de l’eau gazeuse. C’est comme Pompéi, frappée de destruction un jour où la vie battait son plein. Des tramways, des voitures sans leurs vitres. Des maisons brûlées avec leurs plaques commémoratives : “En ce lieu, I.V. Staline a pris la parole en 1919.” […] Le Palais de la culture est une bâtisse noire couverte d’un voile velouté de suie sur le fond duquel se détachent deux personnages nus d’une blancheur de neige. Des enfants errent, beaucoup sont à moitié fous, beaucoup de visages rient. Coucher de soleil sur une place. Beauté terrible et étrange : un ciel d’un rose tendre apparaît au travers de milliers et de dizaines de milliers d’embrasures vides et de toits absents. Une immense affiche vilainement bariolée : “La voie de lumière”. Sentiment de sérénité comme après de longs tourments. La ville est morte, à la manière du visage d’un défunt qui est passé par une douloureuse maladie et qui a trouvé le repos dans un sommeil éternel. Et à nouveau les bombardements, les bombardements d’une ville déjà morte. […] Le sentiment le plus pénible : quelque part ça craque, tout tonne, on envoie un officier de liaison, et il est tué. […] Et alors, à ce moment-là, on tremble tout entier à cause de la tension… […] Le plus terrible, c’est quand on est là, comme un idiot, que le combat bat son plein, et qu’on ne peut rien faire. […] Ici, où toutes les notions sont bouleversées, où une avance de quelques mètres équivaut à des mouvements de plusieurs kilomètres dans des conditions [normales] de campagne, où il arrive que la distance qui sépare de l’adversaire installé dans la maison voisine se mesure par deux dizaines de pas, les positions respectives des points de commandement de la division se trouvent, elles aussi, très naturellement bouleversées. […] Il n’y a qu’ici que l’on sait ce qu’est un kilomètre. C’est mille mètres, c’est cent mille centimètres. Ivres, les tireurs de pistolet-mitrailleur [allemands] avançaient avec une opiniâtreté de somnambules. Il n’y a plus personne qui puisse raconter comment s’est battu le régiment de Markelov… Oui, ils étaient de simples mortels et aucun d’eux n’en est revenu. Plusieurs fois par jour les canons allemands, les mortiers, soudain, se taisaient. Soudain la force de pression des avions qui piquaient se relâchait. Un silence insolite s’installait. Alors les observateurs criaient “Attention !” et la défense avancée se saisissait des bouteilles de liquide incendiaire, les hommes des unités antichars ouvraient les sacs de toile enduite qui contenaient les cartouches, les tireurs de pistolet-mitrailleur caressaient de la paume leur arme PPSh. Ce court silence précédait une attaque. Bientôt le grincement de centaines de chenilles, le grondement sourd des moteurs annonçaient le mouvement des chars et le lieutenant criait : “Camarades, attention ! Des tireurs de pistolet-mitrailleur sont en train de s’infiltrer sur la gauche.” Parfois les Allemands s’approchaient à une distance de trente ou quarante mètres et les Sibériens apercevaient leurs visages sales, leurs capotes déchirées, et ils entendaient leurs exclamations gutturales… Oui, vu de l’extérieur, il est clair qu’il y avait de l’héroïsme dans le moindre geste quotidien des hommes de la division. »