Analyse

Sommes-nous la même personne avec ou sans arme à feu ?

Temps de lecture : 4 min

Centre-ville de Highland Park, une banlieue de Chicago (États-Unis), lundi 4 juillet 2022. Sur les lieux de la fusillade, le jour même après les faits

Centre-ville de Highland Park, une banlieue de Chicago (États-Unis), lundi 4 juillet 2022. Sur les lieux de la fusillade, le jour même après les faits. © Nam Y. Huh/AP Photo/Sipa

Cet article est réservé aux abonnés.

Six morts et vingt-six blessés. C’est le bilan provisoire de la nouvelle fusillade qui a eu lieu lundi dernier à Highland Park, près de Chicago (États-Unis), lors d’un défilé organisé pour la fête nationale du pays, le 4 juillet. Une fois de plus, le débat sur le port d’armes a été relancé aux États-Unis. Les armes sont-elles réellement responsables de ces tragédies récurrentes, ou bien faut-il d’abord imputer ces massacres aux tueurs ? En 1994, Bruno Latour proposait une réponse intéressante à cette question, articulée à sa réflexion sur la technique. Explications.

 

Qui, de l’arme ou du tireur, tue ? Cette question, moins simpliste ou triviale qu’elle peut en avoir l’air à première vue, est au cœur des débats sur le port d’armes aux États-Unis. Selon la réponse que l’on y apporte, on jugera nécessaire de légiférer contre le port d’armes pour protéger la population (option 1), ou au contraire, d’éduquer simplement les individus sans avoir à interdire l’usage des armes dans l’espace public (option 2). Dans un texte datant de 1994 et resté inédit en français, « On Technical Mediation », le philosophe des sciences Bruno Latour apportait une réponse originale à ce problème, dépassant les clivages traditionnels : selon lui, ce n’est ni l’arme, ni le tireur qui tue, mais un acteur hybride composé par l’association des deux.

Deux conceptions traditionnelles du port d’armes

Latour revient sur deux slogans récurrents du débat sur le port d’armes pour illustrer sa thèse.

  • D’un côté, celui des opposants aux armes à feu : « Les armes tuent des gens » (« Guns kill people »). Cette position est qualifiée de « matérialiste » : « À cause de l’arme, l’homme bon, le citoyen respectueux des lois, devient dangereux. » La technique, ici l’arme à feu, a le pouvoir de transformer un individu, elle finit par s’emparer de lui et dominer ses intentions comme ses actes. Dans cette optique, « chaque artefact a son script, son “affordance” – le potentiel de s’emparer des passants et de les forcer à jouer des rôles dans son histoire ». De ce point de vue, chaque individu est susceptible de devenir une menace : seule l’interdiction permet de protéger les citoyens.
  • De l’autre, le slogan de la NRA, le puissant lobby de l’armement : « Les gens tuent, pas les armes » (« People kill people, not guns »). Dans cette approche qualifiée de « sociologique », « l’arme ne fait rien par elle-même […] elle est un outil, un médium, dépositaire neutre d’une volonté » à laquelle doit être imputé tout entier l’acte de tuer. L’arme n’apporte rien qui ne soit déjà contenu dès le départ dans l’individu, dans son psychisme, son « état moral ». L’arme, l’outil, ne fait que faciliter une tendance homicide déjà présente. Il « accélère l’acte », mais n’en modifie pas « les fins ». Dans cette perspective, une interdiction se révèle inutile : un individu souhaitant tuer trouvera un autre moyen de réaliser son intention.
Cet article est réservé aux abonnés
À lire aussi : Quand Patrick Declerck part “sniper” en Arizona
Les concepts liés à cet article

Art Nature TravailŒuvre