Technologie
La “cape d’invisibilité” : pourquoi nous en rêvons… et pourquoi c’est dangereux
© Chris Fuller/Unsplash
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Le scientifique chinois Chu Junhao a récemment mis au point une « cape d’invisibilité » bluffante. Une invention qui suscite un vif intérêt du côté des militaires. L’invisibilité est un avantage tactique de choix, sur un champ de bataille. Mais c’est également un fantasme très puissant… et dangereux. Pourquoi ? Explications avec Sartre et Levinas.
Voir sans être vu : tel est sans doute, en son cœur, le fantasme de l’invisibilité. Nous désirons secrètement voir l’autre, car la vision offre un pouvoir – sans prendre le risque qu’étant nous-mêmes vus, nous tombions dans les rets de ce pouvoir scopique.
Je suis vu, donc je suis
Quel est donc ce pouvoir qui émane du regard ? Jean-Paul Sartre en donne l’indice dans L’Être et le Néant (1943). C’est, pour le dire en deux mots, un pouvoir d’objectivation et de maîtrise. « Je ne puis être objet pour moi-même » : je suis, pour moi-même, un « pour-soi », une liberté radicalement indéterminée, un néant conscient du monde. Je ne peux me réduire par moi-même à un « en-soi », à une chose déterminée du monde. J’en rêve sans doute parfois, pour me délier de la responsabilité d’assumer ma liberté. Mais « c’est seulement au moment où l’autre me regarde que je deviens un moi, un certain homme. » Autrui force cette conversion, son regard s’impose à moi comme une « aliénation », dit Sartre. Pour moi-même, je ne suis rien de figé, je suis un néant ; mais par autrui, je deviens tel ou tel. « Autrui est d’abord pour moi l’être pour qui je suis objet, c’est-à-dire l’être par qui je gagne mon objectité. […] Mes possibilités sont présentes à ma conscience irréfléchie en tant que l’autre me guette. » Ma transcendance est dévorée par la transcendance de l’autre qui pèse sur moi. Je ne suis plus moi-même qu’une chose du monde, abandonnée à un regard insaisissable, d’au-delà du monde. Autrui « est donné non comme être de mon univers, mais comme sujet pur », en position de maîtrise. « Autrui vient me chercher pour me constituer à une certaine distance de lui. […] Dans l’expérience même de ma distance aux choses et à autrui, j’éprouve la présence sans distance d’autrui à moi » – la « présence immédiate et brûlante du regard d’autrui » qui m’aliène.