La lettre du lundi
La danse des temps
© Ann_Mei/iStockphoto
« Décadence, accélération, catastrophe ? Une série de scénarios, souvent apocalyptiques, se dispute nos imaginaires pour figurer la situation historique qui est la nôtre. En découvrant ce week-end les notions de temps “surprise” et de temps “explosif de la création” proposées par le sociologue oublié Georges Gurvitch, je me suis dit qu’il était… temps de penser autrement notre temps.
Alors que nous discutions du retour des scénarios apocalyptiques dans l’imaginaire collectif, qu’il s’agisse de la place de l’IA, de la catastrophe écologique ou des ravages provoqués par les guerres des nouveaux prédateurs, une amie, professeur d’histoire-géographie en lycée, m’a interpellé. “En faisant cours sur Fernand Braudel et son grand livre sur l’histoire de La Méditerranée, je suis tombée sur la dispute qui l’a opposé au sociologue Georges Gurvitch dans les années 1950. Tandis que Braudel distinguait de manière assez classique trois types de temporalités (la longue durée des civilisations, les mouvements plus saccadés des économies et le temps concentré des événements), Gurvitch proposait d’approcher le temps qualitatif, tel qu’il est vécu par les acteurs sociaux. Et les images par lesquelles il illustre ‘la multiplicité des temps sociaux’ sont très parlantes. Il parle du temps ‘surprise’, du temps ‘en retard sur lui-même’ ou du temps ‘explosif de la création’. Pour évoquer les bouleversements du passé avec mes élèves, a ajouté mon amie, cela leur parle beaucoup plus que les trois temps, ‘long’, ‘moyen’ ou ‘court’, de Braudel. Et je crois que cela pourrait aussi s’appliquer à notre actualité. Tu devrais t’y plonger pour Philosophie magazine…”
Une figure centrale de la sociologie
Aussitôt dit, aussitôt fait ! Mais qui était Georges Gurvitch d’abord ? Et d’où lui est venue cette volonté de bousculer notre boîte à outils temporels ? Né en 1894 dans une famille juive d’Odessa, Gurvitch a fait l’expérience directe, après ses études de philo et un début de carrière à l’université, d’une rupture majeure : la révolution russe de 1917. Il côtoie Lénine et Trotski mais prend ses distances avec ce qu’il estime être une trahison “bureaucratique” du mouvement ouvrier. Défenseur de l’autogestion, admirateur de Proudhon, lecteur de Rousseau et de William James, il émigre à Prague puis en France, où il obtient la nationalité en 1928. Après une thèse sur le droit social, dont il est un grand défenseur aux côtés de Marcel Mauss, il doit fuir la France occupée pendant la guerre et rejoint la New School for Social Research de New York. À son retour, il s’impose comme une figure centrale de la sociologie française d’après-guerre : professeur à la Sorbonne, il fonde les Cahiers internationaux de sociologie et prend position dans la “querelle du structuralisme” qui oppose alors les esprits sur la question de “l’historicité”, la capacité des sociétés, “chaudes” et “froides”, comme dit Lévi-Strauss, à produire leur propre histoire compte tenu des structures qui les façonnent.
Les huit temps de l’humanité
C’est dans ce contexte, et au terme d’une vie mouvementée, que Gurvitch fait sa proposition iconoclaste sur les temps sociaux. Parce qu’elles font l’épreuve de tensions incessantes entre organisation, transformations et événements, les sociétés sont traversées, selon Gurvitch, par des temporalités concurrentes qui les font vibrer et danser en même temps sur des rythmes distincts. D’où l’idée de cartographier ce chatoiement des temps. Il en dénombre huit, qu’on pourrait tous appliquer à notre actualité.
- 1) Le temps “au ralenti”, d’abord : c’est la longue durée de Braudel appréciée qualitativement, où le passé tend à écraser le présent et l’avenir – aujourd’hui, ce serait par exemple le temps du patriarcat mesuré par des statistiques souvent contraires aux bonnes intentions déclarées des acteurs.
- 2) Le temps “trompe-l’œil” ou “surprise” où, sous couvert d’un calme apparent, des crises profondes se préparent – difficile à anticiper, mais par exemple, à quoi ressemblera demain l’Europe encore stable d’aujourd’hui ? À une province de la Chine… ou des États-Unis ?
- 3) Le temps “erratique”, “des battements irréguliers entre l’apparition et la disparition des rythmes” – typique de ce qui se passe aujourd’hui avec la reconfiguration des rythmes de la vie sociale sous le coup des portables et des réseaux sociaux
- 4) L’un de mes préférés : le temps “en retard sur lui-même”. Celui par exemple du “backlash” du masculinisme, où des représentations “en retard” sur l’esprit du temps prétendent donner leur tempo à la vie sociale.
- 5) Le temps “cyclique” où le passé, le présent et le futur tournent en rond comme avec les âges de la vie qui se reconfigurent, de l’adolescence à la retraite.
- 6) Le temps “d’alternance entre retard et avance” : c’est le timing toujours décalé de l’adaptation et de la résistance au changement, comme pour nos comportements vertueux (ou pas) vis-à-vis de l’écologie ou de l’énergie.
- 7) Le temps “en avance sur lui-même” : c’est typiquement celui de l’IA, astre déchu du futur dans notre présent.
- 8) Le temps “explosif de la création”, enfin : celui de la liberté humaine ou de la révolution collective qui fait surgir dans un “instant qui dure”, en suspension entre le passé et le futur, une nouvelle forme de sensibilité ou d’organisation. Un temps dont on manque cruellement aujourd’hui, non ?
Pour une histoire haute en couleur
Pour répondre au défi de ma prof d’histoire-géo, j’ai ainsi tenté d’actualiser la boîte à outils de Gurvitch. Mais je ne doute pas que d’autres tableaux sont possibles. Braudel reprochait à Gurvitch d’avoir introduit une “gamme de couleurs”, un “caméléon” sociologique qui faisait perdre “la lumière blanche et unitaire” de l’histoire. Je crois tout au contraire que nous avons besoin de faire place à la polychromie de notre temporalité. Et vous, avec quelle couleur voyez-vous notre temps ? »
➤ Ce texte est issu de notre newsletter quotidienne, la « Lettre de la rédaction », qui paraît du lundi au jeudi, à 18h. Pour la recevoir directement dans votre boîte mail, abonnez-vous : elle est gratuite !