Analyse

Étienne Klein : le temps de Kant

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Étienne Klein : le temps de Kant

Shadow at Morning © Chloe Sells / Galerie Miranda

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Cet article est issu du Hors-série n°60 de Philosophie magazine « Emmanuel Kant », en kiosque le 08 février 2024. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Inspirée par la physique newtonienne, l’interprétation du temps par Kant n’est pas réfutée mais aménagée par la physique einsteinienne. Reste une ambiguïté dans la conception kantienne qui veut penser le temps « à la fois comme un mode de la sensibilité humaine et comme une donnée du monde ». Le temps existait-il avant nous ?

 

Dès qu’il est question du temps, c’est la métaphore du fleuve qui saute à l’esprit. Ne persiste-t-elle pas à irriguer notre façon de l’évoquer et de le représenter ? Dans nos phrases qui le disent, le temps semble solidement arrimé à l’image d’un fluide qui s’écoule ; quand il s’agit de le représenter graphiquement, c’est toujours la ligne droite dotée d’une petite flèche – sorte d’abstraction du fleuve – qui est choisie. Écoulement incessant, direction bien déterminée, continuité parfaite, tels sont en effet les attributs qui, selon nous, collent à la peau du temps. Mais cette figuration du temps par une ligne pose un problème conceptuel, qu’Emmanuel Kant est le premier à avoir perçu et signalé dans la Critique de la raison pure (1781) : « Nous représentons la suite du temps par une ligne qui se prolonge à l’infini et dont les diverses parties constituent une série qui n’a qu’une dimension, et nous concluons des propriétés de cette ligne à toutes les propriétés du temps, avec cette seule exception que les parties de la première sont simultanées, tandis que celles du second sont toujours successives. »

En effet, en représentant le temps par une ligne de points semblables à ceux qui se trouvent dans ­l’espace, nous déplaçons sa nature propre au point, peut-être, de la contredire : « Dès l’instant où l’on attribue la moindre homogénéité à la durée, remarquait Henri Bergson dans Essai sur les données immédiates de la conscience (1889), on introduit subrepticement l’espace. » À bien y réfléchir, dessiner d’un trait fléché l’axe du temps est un geste topologiquement monstrueux : on fait alors spatialement coexister – exister ensemble dans un même ­présent – des instants successifs qui, par ­définition, ne peuvent pas être tous présents… en même temps ! En somme, on représente les instants du temps de la même façon que s’ils étaient des points dans ­l’espace, ce qu’ils ne sont pas.

Mais ne soyons pas trop ingrats : même si la ­métaphore du fleuve nous induit en erreur, elle conserve une certaine puissance heuristique, surtout si l’on place sur le fleuve en question… un bateau. Là encore, c’est Emmanuel Kant qui a eu l’idée d’inventer le couple fleuve-bateau pour donner corps au fameux « principe de causalité » si cher aux physiciens. Dans la « deuxième analogie de l’expérience », il pose cette question : qu’est-ce qui distingue une succession objective d’une succession subjective ? Le fait que, répond-il, dans une succession subjective, la synthèse de mes représentations se fait selon un ordre arbitraire et qui peut être modifié selon ma fantaisie, tandis que dans une succession objective, au contraire, l’ordre est déterminé, de sorte que je ne puis le ­modifier d’aucune façon.

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