Entretien

La dissuasion nucléaire...n'a jamais dissuadé. Entretien avec Jean-Pierre Dupuy

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La dissuasion nucléaire...n'a jamais dissuadé. Entretien avec Jean-Pierre Dupuy

Doomsday Clock, une horloge fictive qui indique combien de temps il reste avant minuit, soit, par convention, le moment où l’humanité s’anéantira elle-même. L’horloge a été avancée et retardée une trentaine de fois depuis sa création. © Macro.biolog / Wikimedia Commons

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Cet article est issu du Hors-série n°64 de Philosophie magazine « L'art de la guerre », en kiosque le 13 mars 2025. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Vladimir Poutine agite la menace d’une frappe nucléaire tactique tandis que Donald Trump vient de relancer les recherches sur les boucliers antimissiles. L’équilibre géopolitique du monde n’a jamais paru aussi instable. Le philosophe Jean-Pierre Dupuy, penseur du « catastrophisme éclairé », remet les pendules de l’« horloge du jugement dernier » à l’heure !

 

The Doomsday Clock, l’« horloge du jugement dernier » a été mise à jour à la fin du mois de janvier. Que mesure-t-elle ?

Jean-Pierre Dupuy — En 1947, un groupe de physiciens du nucléaire – dont Einstein, Szilard, Oppenheimer et de nombreux autres membres du projet Manhattan –, choqués par les bombes larguées sur Hiroshima et Nagasaki, ont créé le Bulletin of the Atomic Scientists. Cette revue a popularisé la Doomsday Clock, une horloge fictive à une seule aiguille qui indique combien de temps il reste avant minuit, soit, par convention, le moment où l’humanité s’anéantira elle-même. À l’époque de la guerre froide, on pense évidemment à une catastrophe nucléaire. L’horloge a été avancée et retardée une trentaine de fois depuis sa création. À l’origine, l’aiguille était placée à 7 minutes avant minuit, mais en 1953, lorsque les États-Unis et l’Union soviétique ont l’une après l’autre (à neuf mois d’intervalle) testé la bombe à hydrogène, l’aiguille s’est rapprochée à 2 minutes seulement. En 2023, avec l’invasion de l’Ukraine, les gestionnaires de l’horloge ont placé l’aiguille à 90 secondes – du jamais-vu depuis son premier tic-tac.

Cette année, elle est passée de 90 à 89 secondes. Une seconde, est-ce dérisoire ?

J.-P. D. — Cela témoigne avant tout de la quasi-irréversibilité de la marche vers minuit. Dans l’esprit du comité qui en décide, il s’agit de souligner que chaque seconde est de trop tant nous approchons de la catastrophe.

La catastrophe nucléaire ?

J.-P. D. — Pas seulement. Depuis déjà dix ans, l’horloge ne s’intéresse pas qu’au nucléaire mais à toutes les menaces existentielles qui pèsent sur l’humanité – élection de Donald Trump comprise. Je donne actuellement un cours – « Enlightened Doomsday », une « fin du monde éclairé » – à mes étudiants de Stanford. Je leur parle de la menace d’un conflit nucléaire qui a augmenté ces dernières années mais aussi des technologies avancées qui pourraient devenir folles dans le domaine des biotechnologies comme de l’intelligence artificielle. Et bien sûr, il y a le changement climatique qui va entraîner des migrations qui seront mille fois, dix mille fois celles que nous connaissons actuellement et mettent déjà l’Europe au bord de l’éclatement. Sans oublier l’élection de Donald Trump qui, vue du Center for International Security and Cooperation auquel je suis rattaché, n’est pas exactement vécu comme une bonne nouvelle. Pour vous donner une idée de l’ambiance, il y a un festival d’art et d’essai à Palo Alto, dans la banlieue de San Francisco où j’habite, qui présente en ce moment une série de films de Frank Capra, dont Monsieur Smith au Sénat. Jimmy Stewart y joue le rôle d’un jeune sénateur tout juste élu dans son état, l’Oklahoma, et qui découvre la corruption à Washington, où il se rend pour prendre ses fonctions. Dans ce cinéma où il y a rarement plus de dix personnes, la salle était pleine et la projection a été ponctuée d’applaudissements et de cris de joie, quand l’honnêteté et le courage triomphent. Le fait est qu’autour de moi, pour ce que je peux en mesurer, les gens ont peur de ce qui se passe depuis le 6 janvier.

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