La journée d’un mélomane

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Cet article est issu du numéro 81 de Philosophie magazine « 81 - été 2014 », en kiosque le 03 juillet 2014. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

« La musique témoigne du fait que l’essentiel en toutes choses est je ne sais quoi d’insaisissable et d’ineffable ; elle renforce en nous la conviction que voici : la chose la plus importante du monde est justement celle qu’on ne peut dire. Auprès de cette chose-là rien ne vaut la peine. » Elle était pour lui plus qu’un hobby ou même une passion ; c’était une raison d’exister – son oxygène. La musique, Jankélévitch l’a pensée en philosophe, comme l’art même du temps, comme une « durée enchantée » qui ravit, subjugue l’auditeur. Il l’a abordée en musicologue, consacrant des analyses pointues à ses compositeurs favoris – allergiques à la musique classique s’abstenir. Il l’a interprétée lui-même au piano, son instrument de prédilection qui « verse en nous la sérénité de l’âme, l’exaltation poétique, l’oubli du temps ». La musique, enfin, Jankélévitch l’a programmée – à la Libération, il prend la direction des émissions de Radio Toulouse-Pyrénées, organisant des concerts et établissant des sélections de morceaux. À quoi ressemblerait une playlist du philosophe ? On peut s’appuyer sur ses livres Quelque part dans l’inachevé, La Musique et l’Ineffable ou encore La Musique et les Heures. Le titre de ce dernier recueil donne une clé : à chaque moment de la journée correspond un style, une œuvre qui en exhale le parfum spécifique. Ainsi, le matin, on verrait bien Jankélévitch jouer du Satie, l’une des fameuses Gnossiennes par exemple. Avec son minimalisme, ses « blancs accords qui ont la pureté d’un paysage boréal », la musique de Satie s’adapte parfaitement à la « fraîcheur du renouveau ». À midi, « l’heure méridienne et quasi indifférente de la clarté maximale », Jankélévitch pourrait passer du Debussy, maître du pianissimo ; midi est « l’heure par excellence du silence debussyste », qui nous transmet « la plénitude exaltante de la présence totale » comme figée, immobilisée. Écoutons donc « le silence de Pelléas et Mélisande » et laissons-nous aller à la sieste… Au réveil, l’activisme qui sied à l’après-midi sera accompagné d’un énergique « Presto » ; pourquoi pas une pièce virtuose de Liszt, dont l’œuvre est « toute bruissante de fières chevauchées et de grands galops victorieux » ? Les heures filent, les ombres s’allongent ; Jankélévitch opte alors pour Fauré et ses pièces « où se compénètrent le nocturne et le diurne » – il est le compositeur de « l’immense quiétude du soir ». Puis vient la nuit, cette nuit qui est « plus “métaphysique” que le jour ». Elle est d’abord le temps du repliement sur soi, voire de l’angoisse existentielle. Or pour exprimer « le recueillement subjectif dans l’obscurité », « la solitude d’une âme anxieuse », rien de tel que le romantisme de Chopin, qui sait mieux que quiconque pénétrer « le cœur tourmenté par les affres de la nuit ». Jankélévitch lancerait volontiers la treizième Nocturne, à la « majesté funèbre »… Mais la nuit possède un autre aspect, moins sombre, moins élégiaque. Elle est aussi le moment de l’ivresse, de l’oubli aventureux, de la communion avec les autres et le Tout du monde. Cela culmine à minuit, le « zénith du néant », « l’extrême commencement de tous les commencements », où « se célèbrent les noces de la conscience et de la nature ». Dans les Bruits de la nuit, Bartók a su capter cette fusion panthéiste ; chez lui, « la musique dialogue avec la crécelle des bestioles », la « rumeur animale et végétale » se laisse entendre avant de se confondre avec « le chant grave des hommes, qui monte au loin dans les ténèbres ». « Magie », enchantement de la nuit et de ses solidarités mystérieuses ; avant que l’aube ne pointe… Et un nouveau jour, une nouvelle sélection de commencer. Ce cycle est celui de la vie même et, pour Jankélévitch, la musique « est toute semblable à la vie ».

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