Théâtre
“La Mouette” : de haut vol
La Mouette. ©Simon Gosselin via Elektronlibre
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Cet article est issu du numéro 164 de Philosophie magazine « Réparer la Terre ? », en kiosque le 28 octobre 2022. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
La mise en scène de Cyril Teste fait passer la pièce classique d’Anton Tchekhov derrière l’écran, inventant un art dramatique hybride – entre théâtre et dispositif filmé – qui permet de débusquer à la fois le réel et son double.
Tchekhov disait de sa Mouette qu’elle était une « comédie » qui n’avait pas « besoin de sujet », avec « quatre actes, un paysage (vue sur un lac), beaucoup de discours sur la littérature, peu d’action, cinq tonnes d’amour ». Cet amour pèse lourd dans l’interprétation œdipienne et réussie qu’en donne Cyril Teste. Le poète incompris Treplev désire (l’attention de) sa comédienne de mère, dans l’ombre de laquelle il essaie de créer, de vivre… et d’aimer Nina, actrice elle aussi. « Voilà ce qu’il nous faut. Des formes nouvelles ! – ou rien », s’écrie Treplev. Cyril Teste acquiesce, qui s’efforce d’inventer un art dramatique hybride, dans l’esprit du manifeste Dogme95 : « la performance filmique », soit « une écriture théâtrale reposant sur un dispositif cinématographique en temps réel et à vue ». Son génie est d’utiliser la caméra, non pour montrer – à l’aide d’artifices ou d’effets spéciaux – ce que l’on ne pourrait pas représenter avec les moyens du théâtre, mais pour manifester au contraire une absence, ce que l’on ne voit habituellement pas : dans les coulisses, dans les silences ou les hors-champ. De grands panneaux se dressent en guise de décor, autour d’une table qui sert aussi de scène sur la scène. Écrans autant que paravents, ils démultiplient les niveaux d’action, redoublent les mises en abîme, enchâssent l’intérieur et l’extérieur, les rêves et la réalité. Le réel et son double. Des morceaux de scènes familiales s’y inscrivent comme sur un palimpseste ; l’émotion et le visage des excellents acteurs s’y impriment en détail. « Dans la vie tout est mélangé, le profond et l’insignifiant, le sublime et le ridicule », écrivait Tchekhov. La vie est là !