La pensée doit-elle s’exprimer dans un langage accessible ?

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(cc) Flickr / Bart Everson

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Cet article est issu du numéro 111 de Philosophie magazine « L’idéal de simplicité », en kiosque le 06 juillet 2017. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

La prose de Kant, Hegel ou Heidegger en a découragé plus d’un. Faut-il donc faire le plein de mots obscurs pour s’aventurer dans le monde des idées ? Le débat est ouvert entre Frédéric Schiffter, pourfendeur du bluff conceptuel, et Françoise Dastur, qui fait de cette difficulté une condition pour sortir de notre confort intellectuel.

Frédéric Schiffter / Oui

Étudiant, je me torturais l’entendement pour saisir la signification d’une page de la Logique de Hegel ou d’un paragraphe d’Être et Temps de Heidegger. J’imputais cette incompréhension aux limites de mon intelligence. J’incriminais aussi la traduction, regrettant de ne pouvoir lire l’allemand. Puis, à force de m’opiniâtrer dans mes tentatives de décryptage, toutes infructueuses, je finis par admettre que ces deux auteurs canoniques visaient à intimider et à bluffer les ingénus.

Nul n’est plus désobligeant qu’un philosophe désireux d’inventer son propre langage et qui, par là, en appelle au sens poétique ou au don de divination conceptuelle de son lecteur. À vouloir, selon le vers de Mallarmé, « donner un sens plus pur aux mots de la tribu », il verse dans le jargon ou la préciosité – un hermétisme qui passera, espère-t-il, pour l’expression d’une pensée exquisément subtile. Le pire est qu’il trouvera audience auprès d’un public gagné par le snobisme du brumeux, comme en témoigne le succès de Levinas ou de Derrida. Montaigne notait que la « difficulté est une monnaie employée par les doctes, comme les joueurs de passe-passe, pour ne pas découvrir la vanité de leur art et dont l’humaine bêtise se paye aisément ».

«J’écris bien, donc je pense»

Frédéric Schiffter

Afin d’éveiller chez ses contemporains une curiosité bienveillante pour ses cogitations, un philosophe honnête écrira dans la langue commune – à condition d’en respecter le parfait usage. Se contraindre à la limpidité n’est pas qu’un devoir de politesse consistant à offrir à autrui un indispensable confort intellectuel, mais, aussi, une affaire de méthode. Inquiété par des questions, des hantises, des énigmes, le philosophe prendra la plume pour observer si ses intuitions et ses sentiments peuvent prétendre au titre de pensée. Cela ne revient pas à dire que ce qu’il concevra bien s’énoncera clairement, mais l’inverse : ce qu’il écrira bien, il le concevra clairement. S’il ne choisit pas avec soin des termes simples et précis, un philosophe condamne sa pensée à demeurer captive de sa caverne intime. En écrivant, il découvrira ce qu’il pense et si ce qu’il pense est bien pensé.

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