Les vaccins
Frédéric Schiffter. « Les pessimistes heureux s’accommodent du pire »
Frédéric Schiffter © Céline Nieszawer/Leextra via Leemage
Cet article est réservé aux abonnés.
Cet article est issu du numéro 25 de Philosophie magazine « 25 - hiver 2008 », en kiosque le 04 décembre 2008. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’optimisme ? C’est, selon Frédéric Schiffter, une attitude réservée aux bluffeurs, à tous ceux qui font semblant de ne pas savoir que l’existence est tragique. Il lui préfère la lucidité, qui n’exclut ni l’humour ni les plaisirs.
Peut-on être à la fois pessimiste et heureux, comme vous le soutenez dans le Bluff éthique ?
Oui, mais cela ne se décrète pas… Se réjouir de la tragédie de vivre n’est pas une affaire de raison ni de volonté – de sagesse –, mais de complexion personnelle. Je crois que tout le monde est pessimiste, au sens où tous les hommes font l’expérience de l’inconsistance et de l’absurdité de leur existence. Nous sentons intimement qu’il n’y a pas de monde, ni ordre ni architecture universels, que nous sommes des monades acosmiques livrées au non-sens et à la dissolution de toutes choses. Mais il y a deux manières de vivre avec ce sentiment. D’une part il y a le grand nombre des pessimistes malheureux, que l’inexistence du monde terrorise tant qu’ils se convertissent à l’optimisme du salut et gobent le bluff éthique – tous ces discours qui font miroiter une vie bonne, réussie, authentique, réconciliée avec la mort, la vieillesse, la souffrance et l’échec. D’autre part il y a le petit nombre des pessimistes heureux, qui, eux, s’accommodent du pire et prennent parfois le parti d’en rire – car ils ont ce sens de l’insignifiance que l’on appelle l’humour. Bien sûr, quand ils philosophent, les pessimistes heureux s’avèrent décevants aux yeux de la foule, car ils ne délivrent aucun message de consolation. Assurés, comme Wittgenstein, qu’ils doivent se taire quand ils ne pourront rien dire de significatif sur la meilleure façon de vivre, ils aggravent leur cas quand ils évoquent ce dont personne ne veut entendre parler, à savoir le néant de tout.