Entretien

Peut-on réparer le climat ? Entretien avec Frédéric Neyrat

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Cet article est issu du Hors-série n°n°46 de Philosophie magazine « Philosophie du réchauffement climatique », en kiosque le 23 juillet 2020. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Pouvons-nous réparer les dégâts que nous infligeons à l’environnement ? C’est le pari des partisans la géo-ingénierie, qui pensent que le progrès et l’innovation vont nous sauver du réchauffement climatique. Un article de la Rutgers University expliquait récemment que d’ici une dizaine d’années, nous disposerons de la technologie aéroportée nécessaire pour répandre du dioxyde de soufre dans la stratosphère, et ainsi former des nuages protecteurs d’acide sulfurique. Le philosophe Frédéric Neyrat remet en cause cet optimisme, qui oublie que la Terre est la condition ultime de nos existences.

L’une des critiques les plus courantes adressées à la géo-ingénierie est la suivante : il est impossible de prédire les conséquences, potentiellement désastreuses, engendrées par l'action humaine à l'échelle du climat. Vous partagez cette critique ?

Frédéric Neyrat : Le problème de la géo-ingénierie, c’est, comme son nom l’indique, qu’elle voudrait considérer la Terre (géo) comme son « objet ». Or la Terre, précisément, n’est pas un objet, ni même un « hyperobjet » [une entité d’une étendue spatiotemporelle tellement considérable qu’elle ne peut être saisie pleinement, même par l’imagination], comme le propose l’essayiste et philosophe de l’écologie américain Timothy Morton. Pourquoi ? Car ce terme d’hyperobjet maintient malencontreusement d’un côté (objet) ce qu’il s’agit pourtant de contester de l’autre (hyper). La Terre est plutôt ce qui échappe à toute tentative d’objectivation ; pour ma part, je l’appelle un « transjet », c’est-à-dire une trajectoire de temps et d’espace qui a commencé sa formation il y a 4,5 milliards d’années, et au cours de laquelle le vivant est apparu.

Quand des ingénieurs ou penseurs s’imaginent une « Gaia 2.0 » où le climat serait technologiquement transformé et donc dominé, ils cherchent à effacer d’un coup de baguette magique les milliards d’années de « Recherche & Développement » (comme le formulait le penseur de l’écologie Barry Commoner), d’essais et d’erreurs, qui se sont inventés avec la Terre pour que celle-ci devienne ce qu’elle est. Ces scientifiques s’imaginent que quelques équations calculées par leurs ordinateurs pourraient remplacer une histoire à la mesure de l’univers. Si par conséquent, il est impossible de prédire, comme vous le dites, les conséquences engendrées par les actions humaines sur le climat, ce n’est pas à cause de la divine malice ou la méchanceté de Gaia – c’est à cause de l’abîme qui sépare les échelles de temps : d’un côté, le court terme de l’expérimentation des trafiqueurs de climat, et de l’autre, la temporalité profonde d’une Terre déjà passée par des formes d’existence incroyablement hétérogènes. L’imprédictibilité est l’effet de cette disjonction, qui fait de la Terre une entité planétaire inévitablement opaque, réagissant à partir d’expériences forgées à une échelle de temps qui nous échappera toujours.

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