La lettre du lundi
La philosophie peut-elle quelque chose contre nos peurs ?
© Cason Asher/Unsplash
« Je viens de passer quelques jours au Portugal, dans la superbe cité balnéaire de Cascais, tout près de Lisbonne. J’étais invité au festival international de philosophie Espanto dont c’était la première édition et qui avait pour thème “la peur”. Espanto signifie “étonnement”. Et mon séjour a effectivement été étonnant.
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À l’aéroport, au départ, une jeune femme dans la file d’embarquement disait à ses amies : “Peut-être que la Troisième Guerre mondiale va commencer à Lisbonne !” Hier matin, Peter Sloterdijk explorait, avec Heidegger et Nietzsche, la “télé-malignité”, l’action mauvaise effectuée à distance. Tout le monde avait en tête les frappes américaines en Iran de la nuit précédente. Une question fondamentale a donc parcouru toutes les interventions des philosophes : la raison peut-elle nous aider à vaincre ou à calmer nos peurs ?
L’option épicurienne – celle des écoles de l’Antiquité en général – a été mise de côté par plusieurs des intervenants. Parvenir à une tranquillité d’âme absolue grâce à la connaissance est sans doute un projet trop ambitieux. Même si, comme Épicure, on considère que la mort n’est rien, qu’il n’y a rien à espérer ou redouter de l’au-delà et qu’il suffit d’organiser ses désirs pour ne pas avoir à souffrir de leurs conséquences, l’émotion peureuse ne peut être annihilée. Elle surgit quand on s’y attend le moins. Elle peut d’ailleurs être utile pour éviter les imprudences. Elle se décline enfin sur des modes si divers qu’il est impossible de régler son compte une fois pour toutes à la basse continue de nos angoisses ou à nos crises de panique. La tentation est grande, alors, de reconnaître l’impuissance de la raison contre les peurs. Nous sommes des êtres d’émotion et de sensibilité, tout autant, si ce n’est plus, que des êtres de raison. On peut bien nommer les peurs, les encadrer dans des systèmes symboliques collectifs, les métaboliser pour les rendre à peu près vivables. Mais prétendre les annihiler est le signe d’une hubris philosophique.
L’abandon de la philosophie pour faire face à nos peurs ne me convainc pourtant pas. Fustiger la rationalité est un sport à la mode. Mais l’écarter totalement, c’est renoncer à comprendre ce que nous vivons et à agir sur nous-mêmes. Dans ses 81 Chapitres sur l’esprit et les passions, Alain, lecteur de Descartes et de Spinoza, assure que “l’action dissipe la peur, et que la vue d’un danger bien clair la calme souvent”, tandis “qu’en l’absence de perceptions claires, la peur se nourrit d’elle-même”. Aussi, conclut-il, “le brave va-t-il à la chose réelle avec une sorte d’allégresse, non sans retour de peur, jusqu’au moment où l’action difficile, jointe à la perception exacte, le délivre tout à fait. On dit quelquefois qu’alors il donne sa vie ; mais il faut bien l’entendre ; il se donne non à la mort, mais à l’action”. Identifier clairement une menace et l’affronter est un premier pas pour éviter d’en faire un fantasme, d’autant plus terrorisant qu’il est brouillardeux. N’est-ce pas ce que propose l’essayiste Timothy Morton lorsqu’il affirme qu’au lieu de souffrir dans une éco-anxiété emplie d’angoisses et de culpabilité, il vaut mieux admettre que la catastrophe écologique a débuté, et qu’il ne s’agit plus que de la traverser avec lucidité : “La catastrophe a eu lieu. La seule question intéressante est donc : qu’est-ce qu’on fait maintenant ?”
On pourrait appliquer cette démarche à la géopolitique : au lieu d’avoir peur d’une guerre mondiale, reconnaissons que nous y sommes déjà plongés. À la politique aussi : plutôt que de crier à la montée des populistes, admettons qu’ils ont pris le pouvoir un peu partout et qu’il s’agit désormais de lutter. Et à notre propre mort ? C’est plus délicat. Mais la mort (des autres, d’infimes parties de nous-mêmes) infuse nos existences. Je rêve d’une difficile sagesse où chaque jour de plus serait vu par nous comme un “supplément gracieux” par rapport à ce que nous avons traversé et accompli.
Faire face au danger, admettre que le temps de l’action est venu, suffit-il ? Non. Alain fait confiance aux pouvoirs de la lucidité. Mais il néglige un élément, qui me paraît fondamental et qui vient nuancer le projet d’apprivoiser nos peurs par la raison. Lorsque l’instant d’agir arrive, qui dit que la crainte ne réapparaîtra à l’improviste ? Peut-être que le trac fera trembler notre main lors de l’examen si bien préparé. Qu’au moment où il faut se soucier d’autrui, nous penserons plutôt à sauver notre peau. Que nous n’oserons pas élever la voix. Car la peur est contingente : elle peut apparaître, ou pas. Malgré tous nos efforts et nos exercices, elle peut toujours ressurgir. La philosophie peut aider, certes, mais sans aucune assurance de réussite.
Cette contingence ne mène pas du tout à l’abandon de la raison. Elle suggère seulement que nous ne savons pas ce qui se passera. Donc qu’il reste de l’imprévisible dans nos vies. Et ça, c’est plutôt une bonne nouvelle. »