Un grand concept expliqué
La “prohibition de l’inceste” chez Lévi-Strauss, c’est quoi ?
Claude Lévi-Strauss (1908-2009) dans son bureau du Collège de France, Paris. © Ulf Andersen/Aurimages/AFP
C’est un terme célèbre, qui permet d’expliquer le passage de la nature à la culture. Mais que recouvre vraiment cette notion ? Nicolas Tenaillon, professeur de philosophie, nous l’explique.
Étudiée dans Les Structures élémentaires de la parenté, thèse universitaire que Claude Lévi-Strauss publia en 1949, la prohibition de l’inceste, c’est-à-dire l’interdiction du mariage consanguin, permet d’expliquer le passage de la nature à la culture. Mais si l’analyse, dite structurale, choisie par l’anthropologue éclaire ce premier acte symbolique de l’humanité, n’est-ce pas au prix d’une conception critiquable de ce qui distingue les hommes et les femmes ? La parenté repose-t-elle aujourd’hui encore sur l’échange des femmes décrit par Lévi-Strauss ?
Au fondement de toute société humaine
L’analyse de la prohibition de l’inceste telle qu’elle est présentée dans Les Structures élémentaires de la parenté part d’un fait observable dans toutes les sociétés humaines : aucune d’entre elles n’autorise un homme à épouser sa mère, sa sœur ou sa fille. Or si ce fait est universel, il n’est pas instinctivement inscrit en l’homme. Il est institué par les sociétés. C’est pourquoi cette proscription est perçue par Lévi-Strauss comme décisive, parce que son universalité l’apparente à un phénomène naturel, mais que la transformer en norme en fait une institution culturelle. Cet interdit constitue ainsi « la démarche fondamentale grâce à laquelle s’accomplit le passage de la nature à la culture ». Par lui, « la nature se dépasse elle-même ».
Mais l’originalité de la réflexion de Lévi-Strauss vient de ce qu’il analyse cet interdit de manière positive, dans la mesure où il conditionne l’existence même des sociétés. Celles-ci reposent en effet, selon lui, sur l’échange :
“La prohibition de l’inceste est moins une règle qui interdit d’épouser mère, sœur ou fille qu’une règle qui oblige à donner mère, sœur ou fille à autrui”
Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté (1949)
Ce qu’elle contient de négatif a une contrepartie positive : « La défense équivaut à une obligation et la renonciation ouvre la voie à une revendication. »
Lévi-Strauss en déduit que la structure élémentaire de la parenté repose non pas sur trois termes (le père, la mère, l’enfant) mais nécessairement sur quatre, puisqu’il faut que la mère soit issue d’une famille différente de celle du père et qu’elle soit donc « donnée » par le représentant d’une autre famille en échange d’une femme issue de la parenté du père. La loi d’exogamie fait que l’enfant n’est pas seulement relié à ses parents mais aussi à une figure masculine autre que celle du père, ce que Lévi-Strauss appelle « la relation avunculaire » (du latin avunculus : l’oncle) qui désigne ici l’oncle maternel. Ainsi, la société n’a pas pour origine la filiation mais l’alliance entre groupes grâce à l’échange réciproque des femmes qui complète deux autres échanges : celui des biens et celui des mots (l’échange linguistique).
L’échange des femmes
L’essentiel de la thèse de Lévi-Strauss porte sur l’analyse détaillée de cet échange des femmes, qui peut être « restreint » ou « généralisé ». C’est surtout ce deuxième cas qui fonde et développe la société, selon lui, car s’y opère une circularité qui élargit et diffère l’échange : une famille A donne une femme à une famille B qui en donne une à une famille C laquelle en donne une autre à la famille A. En outre, cet échange se veut toujours équitable. Rien ne l’indique mieux que le mariage entre cousins croisés. On peut imaginer en effet deux manières pour deux familles d’échanger des femmes : les mariages par cousins croisés et par cousins parallèles. Les deux ont, biologiquement, la même valeur : qu’un garçon épouse la fille de son oncle maternel (cousine croisée) ou bien la fille de son oncle paternel (cousine parallèle), le degré de parenté, la distance génétique, reste la même. Or, l’un est l’illustration la plus simple du principe de réciprocité tandis que l’autre l’enfreint. Dans le cadre en effet du mariage par cousins parallèles, ce seraient toujours les mêmes lignées qui donneraient ou recevraient des femmes, ce qui aurait pour effet d’isoler les familles en groupes clos, juxtaposés les uns aux autres sans que puisse naître une société.
Mais Lévi-Strauss voit l’illustration de sa thèse dans le fait que le mariage par cousins parallèles n’a jamais été observé tandis que le mariage par cousins croisés l’est régulièrement :
“En s’opposant aux tendances séparatistes de la consanguinité, la prohibition de l’inceste réussirait à tisser des réseaux d’affinité qui donnent aux sociétés leur armature, et à défaut desquels aucune ne se maintiendrait”
Claude Lévi-Strauss, Le Regard éloigné (1983)
L’identique et le différent
Toutefois, sa thèse, bien qu’admirée, est aujourd’hui partiellement critiquée. Maurice Godelier, dans Métamorphoses de la parenté (2004), la juge incomplète, car une société se construit aussi sur ce qui ne s’échange pas (comme les mythes ou les objets sacrés). Judith Butler estime pour sa part que l’analyse de Lévi-Strauss reste entachée par des préjugés patriarcaux. Elle montre dans Antigone. La parenté entre vie et mort (2003) que l’échange matrimonial, présenté comme universel, ne permet pas de penser l’évolution historique de la base des sociétés, en particulier aujourd’hui l’homoparentalité, les familles recomposées, les parentés choisies ou les identités de genre non binaires. La figure mythologique d’Antigone, née d’un inceste – elle est la fille d’Œdipe –, réclame selon Butler une autre légitimation de la société. Françoise Héritier pour sa part montre dans Les Deux Sœurs et leur mère (1993) que l’analyse de Lévi-Strauss peut être affinée. La prohibition de « l’inceste du deuxième type » (celui qui interdit pour un homme d’avoir successivement des relations avec une mère et sa fille ou avec deux sœurs) signale que ce qui est en jeu est moins la relation homme/femme que celle de l’identité et de la différence : si dans de nombreuses civilisations un homme, même veuf, ne peut épouser la sœur de sa femme décédée, c’est parce qu’elle est perçue comme identique à sa première femme. De même qu’une femme n’est pas censée avoir des relations avec deux hommes « de la même chair », c’est à dire deux frères, un père et son fils, voire deux cousins germains… Là encore, ce qui est considéré comme « identique » ne doit pas se toucher, « même quand ce ne serait que par corps interposé de maîtresse commune ».
Ce ne serait donc pas l’échange mais la nécessité symbolique de maintenir la séparation entre l’identique et le différent qui est fondatrice des sociétés. Et c’est aussi parce qu’elle remonte plus en amont que ne le fait Lévi-Strauss dans l’origine du lien social que Françoise Héritier voit dans Masculin/Féminin (1996) que le don des femmes présuppose une « valence différentielle des sexes » où le masculin est symboliquement valorisé par rapport au féminin. Cette hiérarchie précède les formes particulières d’alliance. Le fait universel premier est donc que ce ne sont jamais les hommes qui sont donnés et échangés. Françoise Héritier note que Lévi-Strauss, ici, n’explique pas pourquoi. Pour elle, cette prévalence masculine repose sur la volonté de dominer le pouvoir reproducteur des femmes. Ne pouvant enfanter, les hommes ne veulent pas laisser échapper ce qui perpétue la société. Échanger les femmes, c’est ainsi contrôler par l’institution la reproduction sociale en la régulant.
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