Un grand concept expliqué

La “société du spectacle” chez Guy Debord, c’est quoi ?

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La “société du spectacle” chez Guy Debord, c’est quoi ?

Munich (Allemagne), avril 1959. Guy Debord (au centre) pendant une réunion de l’Internationale situationniste. Photographie anonyme. © AME/Opale.photo

En 1967 – pile un siècle après le Capital de Karl Marx –, l’écrivain Guy Debord publie La Société du spectacle. Il y dénonce une nouvelle aliénation de l’individu, pris dans un flux d’images qui annihile tout esprit critique. Explications.


 

Titre du livre et du film qui en illustre les thèses, la société du spectacle désigne pour Guy Debord, disparu en 1994, la forme d’organisation sociale à laquelle aboutit le capitalisme. Distincte de la société de consommation en ce qu’elle ne dénonce pas seulement l’artificialité des besoins mais la transformation de tout le réel en représentation, la société du spectacle se veut un mot d’ordre contre notre passivité. Mais comment agir dans un monde où tout est devenu illusion ? 

Stratégie situationniste

Rappelons d’abord que Guy Debord fut le chef de file du mouvement situationniste, créé en 1957 en Italie dont il écrivit le manifeste sous le titre : Rapport sur la construction des situations. Ce mouvement subversif mi-artistique, mi-marxiste avait pour but de bouleverser la vie quotidienne en mobilisant tous les arts pour créer des « situations », c’est-à-dire des moments de vie collectifs vécus intensément afin de lutter contre la passivité ambiante.

“Le spectacle est la religion de la marchandise” Guy Debord

 

L’idée de spectacle apparaît déjà dans ce manifeste contestataire : « Il ne s’agit pas d’élaborer le spectacle du refus, mais le refus du spectacle », écrit Guy Debord. Le ton est donné. Le mouvement sera plus politique qu’esthétique. Et c’est pourquoi d’ailleurs les acteurs de Mai-68 se serviront de La Société du spectacle, paru dix ans après le manifeste, en 1967, pour justifier leurs revendications. Mais bien que Guy Debord se soit désigné lui-même comme stratège et non comme penseur, bien qu’il ait rédigé son livre « dans l’intention de nuire à la société spectaculaire » (préface de 1992), son analyse propose surtout une interprétation philosophique non seulement de son époque, celle où triomphe la société de consommation, mais de l’évolution de l’homme en régime capitaliste. Qu’est-ce donc que le spectacle, concept central de cette analyse ?

Du marxisme à la “spectacularisation” de la société

Si Marx n’emploie pas le mot spectacle, il en inspire le concept lorsqu’il dénonce dans sa jeunesse « l’idéologie » allemande (comme image inversée de la réalité) ou lorsqu’il critique plus tard dans Le Capital « le fétichisme de la marchandise » comme l’une des causes de l’aliénation des travailleurs. Le spectacle est donc avant tout l’appareil de propagande du pouvoir capitaliste. Seulement, le tour économique qu’a pris la pensée de Marx ne lui a pas permis d’analyser plus en profondeur le fait que le spectacle « n’est pas un ensemble d’images mais un rapport social entre des personnes, médiatisé par des images ». Là où Marx parlait d’accumulation du capital, il convient désormais de dénoncer une surabondance de spectacles :

“Toute la vie des sociétés dans lesquelles règnent les conditions modernes de production s’annonce comme une immense accumulation de spectacles”

Guy Debord, La Société du spectacle (1967)

Or cette accumulation est bien plus déshumanisante que ne l’est celle de la marchandise car elle constitue le stade achevé du capitalisme, le degré ultime de l’aliénation de l’individu : « Le spectacle est la religion de la marchandise ». Mais pourquoi ?

“La société du spectacle ne se contente pas d’amollir l’individu : elle modifie son rapport au temps et à l’espace”

 

Parce que le spectacle transforme et fausse l’intégralité de notre rapport au monde : « Le spectacle […] c’est une vision du monde qui s’est objectivée » et qui fait que tout devient spectacle. C’est « l’occupation totale » de la vie sociale. Non pas que la société soit spectaculaire au sens d’extraordinaire, mais elle transforme le banal de la vie quotidienne en images médiatisées (ce que l’invention et la diffusion de la télévision accentuent) : « La société est fondamentalement spectacliste », néologisme qui signifie pour Debord que la mise en scène du présent est désormais systématique. Or l’effet politique de cette transformation est désastreux parce qu’il fait de l’homme un spectateur qui contemple au lieu de dialoguer pour agir. Réduit à n’être qu’un public, le citoyen est incapable de hiérarchiser ce qu’on lui donne à voir et a fortiori de se révolter.

 

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Le film de 1973 rend tangible cette théorie critique. Debord, en voix off, y cite des extraits de son livre tandis que défilent durant 88 minutes, sans lien logique, des images publicitaires, d’actualité, de meetings politiques, de mannequins dénudés, de charniers de guerre, d’extraits de films hollywoodiens, de défilés militaires nazis ou staliniens et autres faits divers. L’ensemble donne une impression d’uniformisation qui annihile le sens critique. Le marxisme lui-même se perd dans cette « spectacularisation » intégrale de la société où tout devient propagande. Mais la société du spectacle ne se contente pas d’amollir l’individu : elle modifie son rapport au temps et à l’espace. Debord, avec des accents heideggériens, montre ainsi que la permanence de la représentation immobilise le temps, car en consommant constamment des images, nous ne vivons pas, tout en ayant l’impression de ne jamais vieillir : « Le spectacle est la fausse conscience du temps. » De même, le spectacle homogénéise tout l’espace : le tourisme (« loisir d’aller voir ce qui est devenu banal ») pas plus que l’urbanisme (où la ville, devenue décor publicitaire, est amenée à « se consommer elle-même ») ne permettent d’échapper à la saturation des images. Que faire alors pour s’émanciper de ce monde d’illusions ? 

Détourner les images

Si Debord proposait comme stratégie de « détourner » les images (comme il le fait dans son film) afin de les retourner contre elles-mêmes, de mener une vie non passive en réinvestissant collectivement l’espace urbain par l’action ou encore de refuser autant que possible la société de consommation, il admettait aussi que « la critique qui va au-delà du spectacle doit savoir attendre ». Mais dans ses Commentaires sur la société du spectacle, publié en 1988, il constatait amèrement, en avançant l’idée de « spectacle intégré », que l’idéologie du capitalisme médiatisé n’a cessé de progresser et que s’en émanciper est de plus en plus difficile. Aujourd’hui, à l’ère des GAFAM et de l’information continue, La Société du spectacle, en dépit de son vocabulaire marxiste quelque peu suranné, nous interpelle plus que jamais : avons-nous encore la capacité mentale de pouvoir vivre une vie authentique dans un monde saturé d’irréalité ?

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