Dossier “À qui appartient mon temps ?”
Travailler moins ? Le loisir, un vrai temps libre ? Faire place à l'ennui ? Les classiques répondent… et s'opposent !
Fernand Léger glorifie ici les loisirs populaires et avec eux, les congés payés obtenus en 1936 sous le Front Populaire. ©Photo Josse / La Collection
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Cet article est issu du numéro 199 de Philosophie magazine « À qui appartient mon temps ? », en kiosque le 29 avril 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Les heures passées au travail nous appartiennent-elles ? Le loisir est-il une autre forme d’industrie ? Faut-il craindre de perdre son temps ? Sur ces questions, les penseurs, de Sénèque à Guy Debord, ont longuement débattu. Voici leurs arguments.

Illustration : © William L. pour PM
Faut-il travailler moins ?
Guy Debord (1931-1994) : oui, le travail est une aliénation
« Ne travaillez jamais ! » Guy Debord tague ce slogan sur un mur de Paris dès 1953, et le mantra situationniste est repris en Mai-68. Le philosophe n’est cependant pas un rêveur, il n’ignore pas qu’il faut travailler pour vivre. Mais, dans les sociétés agraires, ce labeur était réglé sur les besoins, sur un temps cyclique, celui de la nature et des saisons. Or la transformation du travail, à l’aune des révolutions industrielles et avec l’émergence du salariat, a complètement déréglé ce rapport au temps. « Dans l’aliénation intensifiée du capitalisme moderne », le prolétariat désigne ainsi, pour Debord, « l’immense majorité des travailleurs qui ont perdu tout pouvoir sur l’emploi de leur vie ». Soumis à la cadence des machines et à la division du travail, le travailleur perd de vue le sens de son activité et la nature même de sa production. Pour le penseur, la vie est donc ailleurs, loin de ce « travail mort ». Cette dépossession temporelle n’a fait que s’accentuer jusqu’à aujourd’hui, ramenant la vie à une routine tournée vers la production et la consommation de biens superflus. Dans La Société du spectacle (1967), il analyse l’aboutissement de ce « fétichisme de la marchandise », qui a complètement troqué la valeur d’usage pour la valeur d’échange. « La croissance économique libère les sociétés de la pression naturelle qui exigeait leur lutte immédiate pour la survie, écrit-il, mais alors c’est de leur libérateur qu’elles ne sont pas libérées. L’indépendance de la marchandise s’est étendue à l’ensemble de l’économie sur laquelle elle règne. » Au « vieux rythme cyclique qui réglait la survie des sociétés pré-industrielles » s’est en effet substitué « le temps pseudo-cyclique » de la consommation, qui « prend appui sur les traces naturelles du temps cyclique, et en compose de nouvelles combinaisons homologues : le jour et la nuit, le travail et le repos hebdomadaire, le retour des périodes de vacances ». L’auteur parle à ce propos d’un « temps spectaculaire », dont nous ne sommes absolument pas maîtres. Pire, en réponse à la pénurie de temps artificiellement entretenue par le capitalisme moderne est apparue une économie de services et de loisirs, dont nous sommes les consommateurs passifs… et les auxiliaires malheureux !
G. W. F. Hegel (1770-1831) : non, le travail est libérateur
En travaillant, vous œuvrez à votre émancipation ! Voici l’une des idées phares du penseur allemand. Pour lui, c’est en effet au contact de la matière, dans la transformation qu’il lui impose et par l’effort qui lui donne forme, que l’individu laborieux s’affirme, qu’il gagne sa liberté. « C’est par la médiation du travail que la conscience vient à soi-même », écrit Hegel dans la Phénoménologie de l’Esprit (1807), c’est-à-dire en se distinguant du monde des objets. Il voit dans ce processus un travail du « négatif », qui « nie » ce qui est mais conserve ce qui a été dans l’œuvre produite, comme la fleur nie le bourgeon avant d’être elle-même niée par le fruit (lire p. 81). Ce qu’il appelle la « dialectique » consiste ainsi en un dépassement de la contradiction, et non en une pure négation. « Le rapport négatif à l’objet, poursuit Hegel, devient forme de cet objet même, il devient quelque chose de permanent, puisque justement, à l’égard du travailleur, l’objet a une indépendance. Ce moyen négatif, ou l’opération formatrice, est en même temps la singularité ou le pur être-pour-soi de la conscience. » Ce modèle dialectique vaut donc vis-à-vis du monde matériel, des objets, mais il s’applique aussi s’agissant de notre relation aux autres ! En guise d’illustration, le philosophe déploie le célèbre apologue du maître et de l’esclave. De quoi s’agit-il ? D’abord d’un « combat à la vie et à la mort » pour la reconnaissance de son existence, dans laquelle chacun est engagé. À l’issue de cette lutte, un maître prend le dessus sur un esclave, qui se retrouve contraint à la tâche. Mais, par cette activité à laquelle le maître échappe, l’esclave, grâce à ce qu’il produit effectivement, assure son emprise sur le monde et reprend la main sur son destin. En effet, « le Maître, qui ne travaille pas, ne produit rien de stable en dehors de soi. Il détruit seulement les produits du travail de l’Esclave ». En revanche, dans l’activité laborieuse, ce dernier « transforme les choses et se transforme en même temps lui-même : il forme les choses et le monde en se transformant, en s’éduquant soi-même ; et il s’éduque, il se forme, en transformant des choses et le Monde ». Libéré, délivré…