La surenchère du moment magique
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Cet article est issu du numéro 101 de Philosophie magazine « L’instant présent. Attrape-le si tu peux ! », en kiosque le 16 juin 2016. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
L’idéologie de l’instant parfait a, depuis quelques années, envahi nos manières de voir le monde. Apéros soignés, couchers de soleils somptueux, mariages ultra-organisés : c’est la surenchère du “moment magique”.
Les rave parties, les mobilisations instantanées et temporaires (flashmobs) s’inscrivent dans ce désir de construire des expériences originales et, si possible, inoubliables. C’est d’ailleurs la même logique qui sous-tend la tendance, apparemment inverse, à l’ascèse. La méditation, la marche tendent à faire naître des instants de grâce qui nous font oublier le tumulte du monde. Tandis qu’une marque de voiture proclame : « Vivez l’instant », la nouvelle campagne publicitaire d’une célèbre compagnie de sodas s’intitule : « Savoure l’instant ».
Cependant, cette nouvelle religion pose des problèmes philosophiques. On constate même que, la plupart du temps, elle nous laisse insatisfait. En effet, plus on façonne ces instants de grâce, plus on les programme, et plus on a le sentiment de passer à côté. Par ailleurs, nous sommes sans cesse dérangés par des sollicitations de tous ordres, qui parasitent nos rares moments de quiétude absolue. Enfin, partagés entre les souvenirs, les regrets, les angoisses et les attentes, nous avons l’impression de ne pas savoir habiter le présent. Pour expliquer ce phénomène déceptif, nous avons désormais, toute prête, une explication bien pratique et un coupable idéal. Nous incriminons spontanément notre soumission volontaire aux outils électroniques qui vibrent, sonnent, tintent, carillonnent, toquent sans crier gare. Mais cette explication, commode, ne suffit pas. C’est quelque chose de bien plus fondamental qui nous empêche de nous raccorder à l’instant : un obstacle existentiel tout d’abord, une difficulté de principe ensuite.