“Les Idées de demain” 2026
La technologie nous condamne-t-elle à vivre comme des crabes ?
Michael Garfield. © Collection particulière
Pour l’essayiste américain Michael Garfield, la technologie nous transforme… en crabes ! C’est ce qu’il avance dans son ouvrage à paraître How to Live in the Future dont nous traduisons des morceaux choisis dans notre numéro spécial sur les « Idées de demain » 2026. Selon lui, nos innombrables outils forment une coquille qui, tout en optimisant nos capacités, nous emprisonne de plus en plus – au point de faire émerger un Homo crustaceus ? Extrait.
« Nous pouvons partiellement attribuer le trope du crabe, tenace dans l’histoire, à notre fascination pour l’anatomie “extraterrestre” de la vie océanique. Le cerveau aime la nouveauté, et peut-être sommes-nous intrinsèquement attirés par les physiologies exotiques. Mais les crabes ne sont pas les seules créatures bizarres de notre imaginaire animal. Se pourrait-il qu’une autre raison explique l’intérêt que nous leur portons ? Peut-être les crustacés, avec leurs carapaces, leurs pinces, leurs yeux pédonculés et leur grande étrangeté, aident-ils Homo sapiens à appréhender la manière dont notre chair si fragile est dotée d’outils qui nous procurent des avantages ? Peut-être nous aident-ils aussi à comprendre comment notre symbiose avec ces outils atrophie peu à peu nos traits humains primitifs ?
Le crabe est à la fois l’Autre qui nous met en danger et les moyens par lesquels nous redéfinissons l’homme comme une adaptation à ce danger. Au fil d’innombrables générations, nous avons muté, rivalisé pour la reproduction, construit une résistance aux maladies, changé de couleur et développé dans notre ADN la capacité à avaler des nourritures épicées ou du lactose. Mais nous avons aussi émigré vers des espaces inconnus, hostiles, que nous avons façonnés grâce à notre culture, c’est-à-dire notre intelligence et nos outils. Nous pouvons dire que notre succès en tant qu’espèce invasive repose sur le fait que la culture progresse beaucoup plus vite que la biologie. La culture est la niche dont nous nous servons pour fabriquer d’autres niches.
“Le crabe est à la fois l’Autre qui nous met en danger et les moyens par lesquels nous redéfinissons l’homme comme une adaptation à ce danger”
Notre maîtrise technologique nous a aidés à prospérer dans plus d’environnements qu’aucune autre espèce. Nous sommes tellement immergés dans l’utilisation de couches d’outils et dans les stocks externes d’informations que nous reconnaissons à peine ces environnements construits comme des parties de nos corps. La plupart des hommes modernes vivent loin de la “niche de climat humain” dans laquelle notre chair peut subsister sans augmentation. Même dans les régions tempérées, nous avons besoin d’outils pour survivre. Nous avons besoin de peaux artificielles sous forme de vêtements, d’abris à la température stable, de réfrigération pour empêcher notre nourriture de pourrir et de réseaux commerciaux pour soutenir l’approvisionnement en matières dont dépendent toutes ces marchandises. Notre façon de vivre a conduit certains théoriciens à affirmer que l’être humain est plus colonial qu’individuel : tels des coraux inséparables de leur récif, nous sommes dépendants des infrastructures que nous avons créées. Tout cet échafaudage est la coquille (notre “refuge”). Il nous protège des risques existentiels, y compris les déluges et les astéroïdes.
“Même dans les régions tempérées, nous avons besoin d’outils pour survivre : tels des coraux inséparables de leur récif, nous sommes dépendants des infrastructures que nous avons créées”
Cette coquille se voit très bien quand on étudie notre taux métabolique de base. D’après les mesures fournies par des physiciens, le taux métabolique de base de chaque être humain, quand on y inclut nos outils, est trente fois celui des autres mammifères de même poids. L’énergie que chacun consomme avec ses supports technologiques – la part de chacun en matériel agricole, en serveurs, en usines, réfrigérateurs, hôpitaux et stations-service – nous hisse à la valeur de douze éléphants. Une coquille gigantesque ! Nous avons même des “yeux pédonculés” : des réseaux de serveurs hors de nos chairs qui capturent des images de galaxies lointaines et cartographient le sol océanique, épiant nuit et jour, tel Argos, tous les confins du globe. Les yeux pivotants des crabes ont beaucoup en commun avec les outils de perception de données grâce auxquels n’importe quel individu moderne, via Internet, peut contempler un vaste panorama mosaïque et panoptique.
Rien d’étonnant à ce que nous soyons obsédés par de gigantesques robots-crabes : ils ressemblent à la colonie humaine qui recouvre la Terre. En tant que membres de cette colonie, nous élargissons continuellement notre cadre de référence et appréhendons la moindre information à notre portée dans le flux de données. Ce faisant, nous sommes devenus des cyborgs. Mais tout cela a eu un coût immense, qui a lui-même pris une forme semblable aux crabes. De l’espace, l’urbanisation galopante ressemble fort au développement de métastases : une croissance dense et incontrôlée de tissu mutant. Par un détour étrange (ou entièrement prévisible), la carcinisation de l’humanité a pris la forme d’un cancer en expansion. »
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Ce texte est un extrait de l’essai à paraître How to Live in the Future, de Michael Garfield. Traduit de l’anglais par Maxime Berrée.