Le livre du jour
“La Tyrannie du mérite”, de Michael J. Sandel
© Éditions Albin Michel
Pour le philosophe américain Michael J. Sandel, ce n’est pas seulement l’inégalité extrême qui explique le trumpisme ou la montée de l’extrême droite en Europe. Selon lui, l’un des grands responsables de la colère est l’idéologie méritocratique qui postule que la réussite matérielle est une question d’effort et de persévérance. Dans La Tyrannie du mérite (trad. A. von Busekist, Albin Michel, 2021), il montre comment la méritocratie a conduit au mépris, à l’exclusion et à l’invisibilisation politique des classes laborieuses, plongeant toute une partie des sociétés occidentales dans une « crise de la reconnaissance » et de l’estime sociale.
• La méritocratie fabrique du mépris. Pour Sandel, la méritocratie est une fable inventée par les gagnants de la mondialisation pour justifier les inégalités économiques croissantes. « On nous dit : en travaillant dur, vous obtiendrez votre place dans une bonne université, vous aurez un bon diplôme qui vous assignera à votre juste place dans la stratification sociale. » Donc si vous êtes un ouvrier non diplômé, la méritocratie vous dit : « Vous gagnez peu parce que vous méritez peu et en plus, c’est de votre faute ». Ajoutez au mépris de classe une invisibilisation politique de la classe laborieuse, vous obtenez une crise de l’estime sociale.
• La méritocratie n’a aucun fondement philosophique. Beaucoup de politiciens pensent que le problème de la méritocratie, c’est que nous ne l’avons pas vraiment réalisée. Pourtant, les grands penseurs du libéralisme, comme John Rawls ou Friedrich Hayek, ont toujours récusé l’idée que les personnes méritent les récompenses du marché en échange de leurs efforts et de l’exercice de leurs talents. Pour au moins deux raisons : nous ne sommes pas responsables de nos dispositions ou aptitudes ni du fait que la société les valorise. La méritocratie ne sera donc jamais un idéal juste.
• Promouvoir la justice contributive. Aux électeurs de la classe ouvrière et des classes moyennes, les libéraux proposent une plus grande justice distributive : un accès plus équitable aux fruits de la croissance économique. Cela ne fonctionne pas dans les faits et ne peut suffire en principe. On ne peut plus réduire le citoyen à un consommateur et l’économie à un PIB. Le citoyen ne travaille pas seulement pour consommer mais pour être reconnu comme un contributeur au bien commun. La justice contributive, c’est ce sentiment de reconnaissance sociale qui fait défaut à une part grandissante des populations occidentales que l’auteur veut de nouveau cultiver.
Traduit par A. von Busekist, La Tyrannie du mérite, de Michael J. Sandel, vient de paraître chez Albin Michel. 384 p., 22,90€ en édition physique, 15,99€ en format numérique.