Hourya Bentouhami, Philippe Raynaud. Tu mérites ou tu hérites ?

Temps de lecture : 11 min

124-Debat-HouryaBentouhami-PhilippeRaynaud(c)ManuelBraun

Hourya Bentouhami et Philippe Raynaud en 2018 © Manuel Braun

Cet article est réservé aux abonnés.

Cet article est issu du numéro 124 de Philosophie magazine « Avons-nous besoin des élites ? », en kiosque le 25 octobre 2018. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Tous deux ont étudié dans une grande école, Normale Sup. Cependant, tout oppose Hourya Bentouhami, qui se réclame des études féministes et postcoloniales, et Philippe Raynaud, philosophe politique d’inspiration libérale, quand on les interroge sur le modèle français de la méritocratie ou sur la “discrimination positive”.

Philippe Raynaud : Le principe de la méritocratie, inscrit dans la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, est capital dans l’imaginaire républicain. Le mot d’ordre de la Révolution française est « la carrière ouverte aux talents », qui s’oppose à la société d’ordres de l’Ancien Régime. Le principe méritocratique apparaît dès le siècle des Lumières, par exemple chez Diderot, qui considère que la procédure des concours est un bon moyen pour favoriser la mobilité sociale. Il a présenté cette idée à l’impératrice russe Catherine la Grande – qui n’en a évidemment pas tenu compte ! En revanche, le système de recrutement des élites par l’État, par le truchement du concours, est devenu une spécificité française.

 

“La méritocratie a quelque chose de vicié dans la mesure où elle ne voit pas les biais de la neutralité qui favorisent les ‘héritiers’”

Hourya Bentouhami

Hourya Bentouhami : Je fais également remonter cette idée méritocratique aux Lumières. Mais je voudrais pointer le paradoxe inhérent de ce système. Reconnaître et recruter les talents n’a rien d’évident. Pour pouvoir les faire émerger, il faut extraire l’individu de sa gangue, celle du sang et de l’héritage. Bref, il faut neutraliser une partie de l’identité de chacun, de ses origines, tout en laissant se déployer les talents singuliers. Le concours, avec ses copies anonymes, en est la forme par excellence. Or ce processus de neutralisation pose problème, car il n’empêche pas que certains soient tout de même stigmatisés dans leurs origines, leur couleur de peau, leur religion, leur statut administratif. Au lieu de leur permettre d’épanouir ce qui les singularise, ces origines sociales, ethniques, géographiques ou confessionnelles – d’ailleurs souvent fantasmées – entraînent toutes sortes de discriminations. La méritocratie a quelque chose de vicié dans la mesure où elle ne voit pas les biais de la neutralité qui favorisent les « héritiers ». Le problème d’aujourd’hui est de savoir comment valoriser la distinction en évitant le racisme et l’ostracisme. Par ailleurs, nous parlons d’histoire des idées, des Lumières, de la Révolution. Mais il y a aussi une géographie des idées, qui s’étend au-delà de l’Hexagone, dans les colonies où la question de la Révolution française et de la méritocratie s’est posée tout autrement. Dans les colonies, la demande des mulâtres affranchis de voir leur talent reconnu, d’obtenir le droit de porter des armes, d’avoir des métiers dans l’administration, ainsi qu’un certain droit de citoyenneté, a été considérée comme une atteinte au privilège blanc, celui des maîtres de l’époque ! La question de la méritocratie est alors complètement contaminée par ce qu’on appelle le préjudice de la couleur. Les études postcoloniales montrent bien que la discrimination biaise dès le départ, et jusqu’à aujourd’hui, les principes révolutionnaires.

 

P. R. : Les questions postcoloniales ne sont pas d’une extrême pertinence pour le point qui nous intéresse. La réalité coloniale met en lumière que la France n’est pas seulement une nation, mais qu’elle a aussi été une puissance impériale. Le fait est qu’il est beaucoup plus facile de créer une universalisation progressive des droits dans une situation d’homogénéité nationale. La situation est différente dans les colonies. Il existe dans l’univers républicain des cas de discrimination, sans toutefois que cela soit comparable à un régime ségrégationniste. La IIIe République avait des députés noirs des Antilles. La France a eu des ministres noirs, même sous Vichy ! Nous avons aussi eu un président du Sénat noir, Gaston Monnerville.

Cet article est réservé aux abonnés