Entretien

Hourya Benis Sinaceur : « On ne peut pas dissocier l'engagement de Cavaillès de sa pensée philosophique »

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Hourya Benis Sinaceur : « On ne peut pas dissocier l'engagement de Cavaillès de sa pensée philosophique »

Hourya Benis Sinaceur. ©Collection particulière

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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

Jean Cavaillès, penseur des mathématiques, aurait résisté « par nécessité ». Qu’entend-on par là ? Son engagement dans la Résistance était-il une conclusion logique de sa théorie des mathématiques… ou pas ? Nous avons interrogé Hourya Benis Sinaceur, philosophe des mathématiques et ­ spécialiste de son œuvre.

 

Vous êtes une philosophe des mathématiques. Comment en êtes-vous venue à vous intéresser à la figure de Cavaillès ?

Je suis née au Maroc et je suis venue faire mes études supérieures en France. J’ai rejoint l’Institut d’histoire et de philosophie des sciences et des techniques, alors dirigé par Georges Canguilhem, le grand ami de résistance de Cavaillès. Suzanne Bachelard, qui lui a succédé, avait suivi le cours de logique de Cavaillès à la Sorbonne. J’ai consacré mon mémoire à son testament philosophique, Sur la Logique et la théorie de la science, qu’il avait écrit en prison, en 1942. Je n’y comprenais alors pas grand-chose, pour être honnête. Mais ce qui ne m’a plus quittée, c’est une image de la France libre, héritière de la IIIe République, et de ses valeurs qu’il portait magnifiquement. J’avais aussi connu l’époque de la lutte pour l’indépendance marocaine : la résistance était pour moi une notion vivace. 

Qu’est-ce qui vous a étonnée chez ce personnage ? 

Hourya Benis Sinaceur — Ce qui frappe chez Cavaillès, c’est qu’il n’a pas résisté en vue d’être appelé aux commandes du pays après la Libération. Non : il résistait parce qu’il fallait résister. C’était un philosophe et un homme d’action, mais pas un homme de politique. Il y avait divers courants dans la Résistance. Jean Moulin, par exemple, que De Gaulle a choisi pour unifier les différents réseaux, n’était pas vraiment en faveur des actions de destruction, de terrorisme. Cavaillès, lui, était pour ce qu’on appelait l’action directe : le sabotage, les bombes… bref, tout ce qui pouvait gêner l’avancée de l’ennemi. Cette approche radicale peut étonner de la part d’un philosophe : on aurait pu imaginer qu’un tel penseur se contenterait d’écrire dans une revue comme Combat, de mettre sa plume au service de la lutte. Lui voulait agir. Ce n’était pas un quidam qu’on chargeait de tâches insignifiantes : il dirigeait un réseau (le réseau Cohors), et avait la personnalité d’un chef. 

« C’est tout sauf le hasard qui a conduit Cavaillès à la Résistance : il s’est engagé par nécessité spinoziste ! Il avait une telle vision du destin national et de sa propre responsabilité qu’il ne pouvait pas faire autrement que de s’engager. »
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