Portrait
Jean Cavaillès, l'agrégé du sabotage
Jean Cavaillès. © Bridgeman Images
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Cet article est issu du Hors-série n°69 de Philosophie magazine « Philosophes résistants », en kiosque le 13 mai 2026. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.
Il est le philosophe résistant, s’il fallait n’en nommer qu’un. « L’agrégé du sabotage », comme on le surnommait, a non seulement exprimé son désaccord par des tracts ou des journaux clandestins, mais aussi pris les armes. Fondateur et chef du réseau Cohors, il a participé à de nombreuses actions de sabotage avant d’être arrêté et fusillé par l’ennemi. Il n’a pourtant jamais théorisé son engagement. Comment ce sage théoricien des mathématiques a-t-il pu devenir un combattant ?
« Il faut toujours tirer l’épée. » Ainsi Jean Cavaillès conclut-il une conférence consacrée à Descartes, qu’il donne pour d’autres prisonniers dans le camp où il est enfermé, à Saint-Paul-d’Eyjeaux, près de Limoges, en 1942. Un mois plus tard, il s’évade pour reprendre la direction de Cohors, le réseau de résistance armée qu’il a créé pour combattre l’occupant allemand. Comment ce professeur modèle, dont le goût pour l’étude l’avait porté à étudier la plus abstraite des disciplines – la pensée des mathématiques –, était-il devenu ce résistant hors-la-loi, prêt à tout pour retourner au combat ? « Il y a dans la ténacité de Cavaillès quelque chose de terrifiant », écrit des années plus tard le philosophe Georges Canguilhem, ancien camarade de l’École normale supérieure lui aussi entré en Résistance, dans l’un des hommages réunis dans le volume Vie et mort de Jean Cavaillès (Allia, 1996, posthume). « C’est une figure unique. Un philosophe mathématicien bourré d’explosifs, un lucide téméraire, un résolu sans optimisme. Si ce n’est pas là un héros, qu’est-ce qu’un héros ? »
L’ombre du maquis
Jean Cavaillès naît le 15 mai 1903 à Saint-Maixent (Deux-Sèvres), dans une famille de protestants. Son père, officier, est dreyfusard. Descendant de huguenots, il transmet à son fils la mémoire camisarde – une maison de famille abritait une cache pour les « pasteurs du désert », dans laquelle ses ancêtres auraient dissimulé le curé du village pendant la Révolution. Sa mère, musicienne, est douce et aimante. Le jeune Cavaillès est élevé dans la foi et le patriotisme républicain. Pendant la Première Guerre mondiale, il tient un journal du conflit. Dans l’ouvrage qu’elle lui consacre (Jean Cavaillès. Un philosophe dans la guerre (1903-1944), sorti en 1950), sa sœur Gabrielle Ferrières témoigne d’une enfance paisible, assombrie par la maladie du père et le deuil d’un jeune frère, mort à 4 ans de fièvre typhoïde. Après ses baccalauréats de mathématiques et de philosophie, Cavaillès entre en classe préparatoire au lycée Louis-le-Grand, à Paris, qu’il finit par quitter pour préparer seul le concours de l’ENS – où il entre premier. Il sera rejoint l’année suivante par Raymond Aron, Jean-Paul Sartre, Paul Nizan… Son camarade Georges Canguilhem évoque « un garçon pensif mais gai, solitaire mais cordial, au front tourmenté et au regard limpide ». « Certes il montrait à l’égard de tous et de chacun une gentillesse souriante. […] Mais nous sentions que l’être vrai de cet homme, que sa supériorité isolait, était bien au-delà de ses activités banales », raconte Raymond Aron.
Du pacifiste chrétien au résistant spinoziste
Cavaillès est alors pacifiste, comme la plupart des étudiants. Le cacique milite avec les socialistes chrétiens, anime un groupe de prière, lit des théologiens. L’écrivain Jacques Perret rapporte la fascination qu’exerce sur eux la figure de saint Jean de la Croix, « les perspectives d’effacement total qu’il nous proposait, afin qu’il n’y eût plus que Dieu, le seul qui mérite d’être ». Cavaillès délaisse la foi chrétienne vers 1935 – une année charnière, d’après sa sœur. Il vit alors une tragique rupture amoureuse avec une jeune Anglaise, qui sombrera dans la folie. Il se convertit enfin au rationalisme spinoziste de Léon Brunschvicg, auprès duquel il prépare deux thèses, l’une sur la théorie des ensembles, l’autre sur les fondements des mathématiques. « Je me suiciderai après ma thèse », aurait-il déclaré au philosophe Henri Mougin. Il se plaint de ce travail laborieux auprès de sa sœur et confidente, à qui il rappelle avec malice – et de façon étrangement prémonitoire – que « plusieurs parmi ceux qui se sont occupés de logique sont morts jeunes et de mort violente ».