Hors-série Levinas

La vulnérabilité des “sans-visage”

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(cc) Unsplash / Melanie Wasser

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Sommes-nous tous également vulnérables ? demande la philosophe américaine Judith Butler à Levinas. Si la précarité est le lot de l’humanité tout entière exposée aux catastrophes, aux guerres, etc., elle est accrue pour les minorités ethniques, sexuelles et religieuses, du fait de leur marginalisation. Minorités “sans-visage”, elles sont condamnées à lutter pour accéder à la visibilité. 

Quand et comment avez-vous découvert l’œuvre de Levinas ? 

Ce sont mes étudiants qui m’ont introduite à son œuvre. Je le connaissais, bien sûr, mais ils ont insisté sur son importance pour comprendre l’éthique, et ce d’une manière radicalement nouvelle. Je redoutais que cette pensée ne soit trop religieuse, mais j’ai découvert que les aspects religieux de son œuvre étaient en vérité très séduisants. Contrairement à certains de mes étudiants, je considère d’ailleurs qu’éthique et religion sont inséparables chez lui. L’idée la plus importante pour moi, c’était que l’exigence éthique, l’exigence que l’Autre fait porter sur moi, est une forme de « persécution », au sens où je n’ai pas choisi de recevoir cette exigence. Qui que je sois, j’ai reçu cette exigence à un niveau qui précède et fonde le moi, et qui précède toute notion bien définie de sujet. Cette affirmation suggère que l’éthique est première par rapport à tout contrat que je choisis de signer (et donc première par rapport à la tradition contractualiste de la philosophie politique libérale – celle de Locke, Hobbes et Rousseau). Elle implique deuxièmement que la responsabilité possède une dimension affective qui nous affecte avant même le développement d’une identité personnelle ou d’un Moi. J’ai immédiatement vu à quel point cette compréhension de l’éthique était éminemment singulière : elle ne s’écartait pas seulement des explications en terme de volonté qui dominaient la philosophie morale, mais elle donnait une signification éthique au commandement biblique, surtout au « Tu ne tueras point ».

 

Pouvez-vous nous présenter le concept de précarité ? 

Je ne suis pas sûre que la précarité (precariousness) soit un concept. Peut-être est-ce plutôt une condition de l’existence, non pas de l’existence individuelle (qui serait donc synonyme de finitude), mais de l’existence sociale et environnementale ? La persistance de la vie n’est garantie par aucune caractéristique de la vie. En effet, la vie peut être blessée ou détruite de manière imprévisible par des désastres naturels ou des catastrophes historiques, par la maladie ou la violence. Il n’existe pas de vie qui ne soit précaire. Toute forme de vie dépend des conditions incontrôlables qui rendent possible sa persistance. Ces conditions peuvent être suspendues ou détruites, et la vie peut donc disparaître. C’est en ce sens que nos vies sont précaires. 

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