Un grand concept expliqué
L’“aliénation” chez Marx, c’est quoi ?
© Lewis W. Hines/Rawpixel
Entre dépossession de soi et rouage implacable du capitalisme, « l’aliénation » est un concept central de la pensée marxiste. Nicolas Tenaillon nous explique en quoi elle a bouleversé notre conception de l’économie... et de la conscience.
C’est à Paris, où il s’est installé depuis un an, que Karl Marx, alors âgé de 25 ans, rédige ses premiers textes sur l’aliénation, textes qui seront édités plus tard sous le titre : Manuscrits de 1844. Inspiré par Hegel, le jeune Marx s’accorde avec l’auteur de la Phénoménologie de l’esprit pour dire que c’est par le travail que l’homme réalise son essence. Et c’est aussi à Hegel qu’il emprunte l’idée que la réalisation de soi est dialectique : elle suppose de s’extérioriser (Entäußerung), jusqu’à se rendre étranger à soi-même (Entfremdung), avant de se réapproprier pour dépasser (Aufhebung) l’état initial de la conscience en l’enrichissant par cette objectivation.
La triple aliénation du travailleur
Mais en observant le monde du travail de son époque, Marx constate que la seconde étape, l’aliénation (Entfremdung), est devenue la dernière : il n’y a pas de dépassement possible, comme si la conscience restée bloquée à ce stade. Plus exactement, l’aliénation du travailleur est triple.
L’ouvrier est d’abord dépossédé de son œuvre puisqu’elle ne lui appartient pas. Marx va jusqu’à dire qu’il devient « esclave de son objet » : « Plus l’ouvrier produit, moins il a à consommer. »
Il est ensuite dépossédé de son travail : « L’aliénation n’apparaît pas seulement dans le résultat mais aussi dans l’acte même de production », car lorsqu’il travaille, « l’ouvrier se sent extérieur à lui-même ». Pour preuve : dès que cela est possible, « le travail est fui comme la peste ». Alors que, comme l’avait compris Hegel, c’est en travaillant qu’il devrait se sentir humain et en ne faisant quasiment rien qu’il devrait éprouver son animalité, l’ouvrier « se sent agir librement seulement dans ses fonctions animales : manger, boire et procréer […] en revanche, il se sent animal dans ses fonctions humaines ».
Enfin, troisième aliénation, le travailleur est dépossédé de son « être générique », c’est-à-dire du genre humain auquel il appartient. Par son activité il contribue à transformer le monde, à en faire un monde humain quoiqu’artificiel, comme en témoigne l’urbanisation qui s’accélère au XIXe siècle ; mais il ne se reconnaît plus dans ses relations aux autres parce que les rapports sociaux sont devenus des rapports marchands, instrumentaux. Dans le travail aliéné, les hommes deviennent ainsi « étrangers les uns aux autres ».
À qui, paradoxalement, peut bien profiter cette « auto-aliénation » ? À ceux, bien sûr, qui s’approprient le produit du travail. Et c’est pourquoi Marx soutient que « la propriété privée est donc le produit, le résultat, la conséquence nécessaire du travail aliéné ».
Le capitalisme, ou l’aliénation érigée en tant que système
Cependant, dans la phase ultérieure de son œuvre, notamment dans Le Capital (1861), Marx déplace progressivement le concept d’aliénation vers celui de fétichisme de la marchandise. C’est que, dans le système capitaliste, l’objet produit ne l’étant plus pour sa valeur d’usage mais pour sa valeur d’échange, il acquiert un « caractère mystérieux ». Ne portant pas « sur son front » la valeur réelle qui l’a fait naître, à savoir le travail de l’ouvrier incorporé en elle, la marchandise devient un « hiéroglyphe » quasiment indéchiffrable quant à son origine.
Mises en présence les unes des autres, et destinées par l’échange à produire du profit, les marchandises semblent alors jouir d’une autonomie propre, comme c’est le cas pour les fétiches des religions archaïques. Les relations sociales deviennent des relations entre choses, ce qui voile les rapports sociaux réels qui les produisent et qui, en l’occurrence, sont des rapports d’exploitation.
“La propriété privée est le produit, le résultat, la conséquence nécessaire du travail aliéné”
Du point de vue de l’analyse économique, l’aliénation prend donc une dimension systémique : elle ne dépend pas seulement de la conscience des individus, mais de l’organisation même du mode de production capitaliste qui repose sur le travail non seulement exploité mais aliéné. Et cette aliénation est obtenue d’autant plus efficacement qu’avec l’avènement du machinisme, l’activité de l’ouvrier peut être réduite à une seule tâche.
Mais s’il y va de l’intérêt du capitalisme de sacrifier la polyvalence des facultés humaines en métamorphosant l’ouvrier de la manufacture « en ressort automatique d’une activité exclusive », ce n’est pas seulement pour des raisons économiques qui permettent de payer à l’ouvrier le salaire le plus bas possible tout en s’assurant du maximum de productivité et de rentabilité. C’est aussi parce qu’en entretenant l’abêtissement du travailleur, le système s’assure qu’il sera incapable de se révolter. Et c’est pourquoi l’aliénation devient chez Marx un argument politique. Mais comment l’expliquer à ceux qui en sont les victimes ?
Prolétaires de tous les pays…
Il s’agit d’abord de faire comprendre aux ouvriers qu’ils constituent une classe à part entière et pas seulement un agrégat comparable, selon l’image restée célèbre proposée dans Le 18 Brumaire de Louis Bonaparte (1852), à un « sac de pommes de terre ». Cette classe doit avoir sa conscience propre pour échapper aux idées dominantes qui « sont, à chaque époque, les idées de la classe dominante », comme Marx l’avait dit très tôt dans L’Idéologie allemande (1846).
Alors consciente de sa force, galvanisée par le dévoilement des rouages cachés du système d’exploitation dont elle est chaque jour davantage le jouet, la classe prolétarienne pourra faire advenir – du moins Marx l’espérait-il – une humanité plus juste en renversant la dictature de la bourgeoisie. Car si la désaliénation commence avec la pensée, elle ne s’accomplit que dans l’action révolutionnaire.
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