L’Allemagne quitte le navire

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L’Allemagne quitte le navire

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Cet article est issu du numéro 42 de Philosophie magazine « 42 - septembre 2010 », en kiosque le 26 août 2010. Découvrez le sommaire et commandez ce numéro.

L’Europe va mal, la Grèce s’enfonce… « Nous ne déclinerons pas ensemble », rétorque l’Allemagne décomplexée. Alors que le pays s’apprête à fêter les vingt ans de sa réunification, le démon du nationalisme resurgit, provoquant un houleux débat. Voici un reportage pour prendre la température chez les intellectuels outre-Rhin.

La statue surplombe depuis plus d’un siècle le port de Hambourg. Mais à la Une du Bild-Zeitung, ce matin-là, c’est Angela Merkel, et non Otto von Bismarck, qui menace l’Europe de son épée monumentale et de son regard de pierre. Le quotidien populaire ose la comparaison avec l’Allemagne impériale, dont les ambitions ont contribué à plonger le continent dans la guerre. « Plus jamais les trésoriers, plus jamais les chéris de l’Europe », indique la légende du photomontage.

Au printemps, la nouvelle « dame de fer » de l’Union a hésité à promettre d’aider la Grèce avant de poser des conditions drastiques à la mise en place d’un plan de sauvetage de l’euro. À l’étranger, l’attitude de Berlin est interprétée comme un manque de solidarité aventureux. Et les intellectuels du pays s’interrogent : l’Allemagne serait-elle prête à faire cavalier seul, constatant sa supériorité sur une Europe malade ? Son engagement européen, autrefois obligation morale, serait-il rendu obsolète par la sauvegarde de ses intérêts ? L’Europe pourrait-elle plier sous la force de ce nouvel égoïsme ?

 

Une mentalité égocentrique

Le philosophe Jürgen Habermas (lire encadré) s’est saisi de ces questions, prenant la plume pour dénoncer la « nouvelle indifférence » de son pays vis-à-vis des destinées politiques de l’UE. Dans une contribution à l’hebdomadaire Die Zeit, le théoricien de l’espace public met en cause une « rupture des mentalités » lisible dans l’attitude des élites allemandes. Alors qu’elles étaient disposées, selon lui, à dépasser toute considération opportuniste au nom de l’idéal d’intégration, ce dernier ne légitime plus aujourd’hui aucun sacrifice. Résultat : les voisins ne peuvent plus compter sur l’Allemagne. Et Habermas d’émettre l’hypothèse d’un découplage funeste entre les destinées de la République fédérale et de ses partenaires : « La mentalité égocentrique, dépourvue d’ambition normative, de l’Allemagne, ce colosse tourné sur lui-même au milieu de l’Europe, ne garantit même plus que l’Union européenne sera préservée dans son vacillant statu quo. »

L’alarmisme du philosophe est partagé par d’autres intellectuels d’outre-Rhin. Pour le sociologue Ulrich Beck, l’Allemagne d’Angela Merkel a bel et bien « cessé d’être la plus européenne des Européens ». Peter Sloterdijk a comparé l’Union européenne à une table d’affamés où les bonnes manières se seraient perdues. Le philosophe auteur de Sphères, a condamné notamment les simplifications faites dans la presse, appelant à la responsabilité des médias pour ne pas précipiter les opinions nationales dans le tourbillon des haines mutuelles.

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